Le pont de la Rivière Ouaille : que cessent les n’importe quoi !

Le département n’a pas loupé une bonne occasion de se couvrir de ridicule et de gaspiller les fonds publics. Le public n’a pas loupé celle de fermer sa grande gu... Les bien-pensants celle de prouver qu’ils n’ont rien compris à leur religion en proférant des énormités. Prenons les choses dans l’ordre.
Recrudescence affligeante des suicides ? Se fout-on en l’air plus qu’autrefois ? Ou en parle-t-on plus en raison d’une médiatisation inévitable ? La question n’est pas là : ce n’est pas en se fourrant la tête dans le sable qu’on fera disparaître cette catastrophe humaine.
Devant l’affolement généralisé, le département frappe un grand coup : on va « barbeler » le pont de l’Entre-Deux, celui qui revient le plus régulièrement à la Une, parfois deux fois le même jour. Une chose : ce pont n’est pas « suicidogène » en lui-même. Il est celui dont on parle le plus.
Le département va l’envelopper de barbelés, garantie d’une baisse des suicides. Qui est assez naïf pour le croire ? Si ce pont n’est plus opérationnel pour les volontaires au grand saut, ils en trouveront d’autres. Les 2 ponts de la rivière de l’Est, tiens. Ah ! il sera beau, notre vieux pont suspendu, monument historique. Déjà que l’on a enfermé notre île derrière les filets anti sous-marins de la Corniche, qui n’ont jamais empêché les chutes de pierres.
Il y a d’autres ponts à engarroter : au moins six sur la route des Tamarins ; un à Manapany ; le Vinh San ; le pont de la rivière d’Abord, etc. La Réunion méritera plus que jamais son surnom « d’île à grand spectacle », avec ces barbelés de si triste mémoire.
Un abruti patenté, sur les ondes d’une radio (qui ne joue que son rôle de miroir de la société), affirme avec rage qu’il faut aussi « barbeler » les falaises, les ravines, et tous les paysages susceptibles d’accueillir les malheureux. « Garantissons » donc les abords du Trou-de-Fer, la chute y est belle. Toute la route d’Ilet-à-Cordes, chaque centimètre étant propice à un saut sans élastique. Et tant qu’à faire, interdisons le Piton et le Volcan à toute fréquentation humaine : péril à chaque pas. On croit rêver…
Imaginons que l’on couvre le pays de barbelés interdisant l’accès au saut ultime. Va-t-on aussi grillager nos écoles, collèges et lycées ? De jeunes désespéré(e)s se jettent du quatrième étage. Il y a 10 000 façons de se foutre en l’air sans que ça fasse mal.
Ce qui m’amène à dire combien je réprouve les pseudo-croyants qui vilipendent les suicidaires. Leur leitmotiv prouve une ignorance crasse : « le suicide est une lâcheté ; la Bible l’interdit ». Ah oui ?
Ils vénèrent Jésus ? Moi aussi. Un enseignement moral irréprochable. Mais lorsqu’ils condamnent le suicide… : « Jésus avait tout pouvoir sur toute chose, il était à même de se sauver de la mort ». Il a donc avalisé le suicide comme moyen d’action à la face de l’humanité ?
L’adolescente se jetant du 4è étage ne dit rien d’autre : « La vie ne vaut rien ! »
Sauf que nous nous souviendrons de toi, ma belle.
La seule conclusion est là : au lieu de gaspiller des milliers d’euros en barbelés inutiles, ne peut-on les employer à former des écoutants ? Des gens qui seront à l’écoute des désespérés, dans les écoles, dans la rue ? Un jeune ne se livre au désespoir ni à la violence par hasard.
Un ami m’a écrit un jour : « Dieu n’a pas fini de m’étonner ».
Appelons-le Dieu, Allah, Yaweh, l’Etre suprême, comme tu veux, Gilbert. Étonne-moi en me disant pourquoi notre plus belle jeunesse se fout en l’air. Un désespoir d’amour peut conduire à bien des errements. Mais de là à se détruire… Dis-moi, sans rire, sans dialectique, sans rhétorique si l’on peut empêcher un être humain de se détruire parce que son mal de vivre est plus fort que tout le reste. Je crois en l’Homme et désespère de le voir ainsi se détruire. La vie est moche, soit, mais ne peut-on croire ? Juste croire ?
Jules Bénard


