Le cancre

Le cancre est là!
Tout au fond de la classe,
Bel et bien en place.
Pas de premier rang pour lui,
D'aucuns le fuient.
Il est le cancre,
Le sans-savoir,
Le sans-histoires,
Le sans rien!
Le vaut...rien!
Sait-il seulement lire,
Ou bien compter?
Sait-il au moins écrire
Sans, à chaque mot, fauter?
Qui cela importe?
Qui cela transporte?
Laissons ce cancre
Seul, dans son antre,
Ont décidé, un jour, les magister,
Soumis à leurs précieux critères.
Il y a longtemps que le professeur,
Pourtant de l'ignorance, digne pourfendeur,
N'assiège plus cette citadelle,
Ne s'intéresse plus à ce rebelle.
Rebelle à toute instruction,
Indifférent à toute punition,
Puisque telle est sa définition
D'un cancre, sans rémission.
Et pourtant, c'est sans aucune rancoeur
Qu'il vous salue messieurs les censeurs.
Ne vous déplaise, ce cancre là!
En quête de son walhalla,
Est un tendre et doux songeur,
Un étrange et curieux voyageur,
Le voyeur d'un "outre ailleurs"
Qui ne vous est pas accessible,
Auquel vous êtes insensibles.
Lui, à fleur de peau,
Il caresse ses idéaux,
Il tutoie les nuages,
Découvre mille rivages,
Philosophe avec Platon,
Ripaille avec Villon,
Ferraille avec Dumas,
Aime avec Duras.
Oui! Il s'émerveille à lire!
Oui! il s'échine à compter!
Mais, surtout...surtout...
Il rêve Mesdames!
Il vit Messieurs!
Son Monde est à lui,
Jamais, il ne le fuit,
Car, au moins, là,
Eh bien! il vibre,
Il est intensément libre,
Sans artifices ni falbalas.
Certes, il dénote,
Il ne tient pas la note!
Mais son coeur chante,
Son âme enchante.
C'est un fieffé rêveur,
Une sorte d'enchanteur.
Sa magie vous indiffère,
Il ne cherche nullement à plaire.
Perché sur ses rêves,
Il ausculte vos fièvres.
Vous l'affublez d'un bon à...rien,
Il se contente de ce rien.
Il a compris, le cancre,
Qu'au fond, tout est lien
Et qu'un jour, son ancre,
L'arrimera à un rivage
Où il vivra ses mirages.
Puisqu'il sait,
Puisqu'il sent
Bruisser tout au fond de lui,
L'eau d'un insondable puits.
C'est là qu'il plonge son seau
Pour en retirer des mots
Qu'il verse ensuite en rimes,
Pour vous les offrir en prime.
Ne voyez céans, ni crime, ni châtiment,
Pas même un coupable ressentiment.
Ce serait le méconnaître
Que de l'admettre.
Il n'est qu'un éternel, et incorrigible poète,
Qui ne planifie pas la comète,
Mais, qui trace avec elle,
Un chemin de vielles et d'étincelles,
Son chemin de miel et de ritournelles,
Taché de l'écriture d'encre
De ses doigts de cancre!


