Le billet d'humeur de Mohamed Aït-Aarab : "L’illusion du savoir"

L’irruption, dans nos vies, professionnelles ou privées, de l’IA générative a totalement bouleversé notre rapport au savoir. Le premier quidam venu peut se faire passer pour un sachant alors que son expertise n’est que poudre aux yeux.
Nombre de nos concitoyens désirent savoir. Mais pas nécessairement apprendre !
L’apprentissage réclame effort, temps, patience. Or dans un monde où la vitesse tient lieu de vertu cardinale, l’IA générative offre cette illusion de savoir instantanément.
Mais nous n’avons rien appris.
L’IA offre un savoir sans conscience, ou, comme le disait déjà François Rabelais, au XVIe siècle, une « science sans conscience [qui] n’est que ruine de l’âme ».
On connait, grâce aux travaux de spécialistes en neurosciences cognitives les « effets délétères sur le développement, sur la cognition, sur le langage, sur l'intelligence et les résultats scolaires » (Michel Desmurget) d’une “consommation” excessive d’écrans.
La Finlande, pays où l’usage de l’ordinateur portable était monnaie courante dès le plus jeune âge, à l’école comme à la maison, a pris une décision radicale en 2025 : le gouvernement a présenté un projet de loi visant à interdire ordinateurs et smartphones pendant les heures de cours. Parents et enseignants avaient tous remarqué une baisse d’attention des enfants et des difficultés grandissantes à rester concentrés au-delà de quelques minutes.
Bruno Patino, dans un ouvrage publié en 2019, La Civilisation du poisson rouge, sonnait déjà le tocsin : « Le poisson rouge tourne dans son bocal. Il semble redécouvrir le monde à chaque tour. Les ingénieurs de Google ont réussi à calculer la durée maximale de son attention : 8 secondes. Ces mêmes ingénieurs ont évalué la durée d’attention de la génération des millenials, celle qui a grandi avec les écrans connectés : 9 secondes. Nous sommes devenus des poissons rouges, enfermés dans le bocal de nos écrans, soumis au manège de nos alertes et de nos messages instantanés. »
Nul ne peut, sans une mauvaise foi criante, contester aujourd’hui les risques pour la santé physique et mentale d’une utilisation excessive du numérique.
Une fois les cerveaux partiellement lobotomisés, on peut s’attaquer à ce qu’il reste d’intelligence encore active : l’entrée en scène de l’IA générative signe la défaite de la raison critique.
La trop grande confiance que certains accordent à ce qui n’a d’intelligence que le nom pour écrire, penser, chercher à leur place conduira inévitablement à une disparition de certaines capacités cognitives. Priver l’être humain de toutes les occasions d’éprouver sa faculté à penser, à douter, à examiner les multiples facettes d’un problème, c’est fermer à tout jamais les chemins neuronaux qui font de lui un « roseau pensant ».
Et nous serons, ce jour-là, tous plongés dans l’univers d’Idiocracy.


