L'Ajfer, les grévistes du port et les hommes politiques manifestent. Pourquoi devant la préfecture ?

L’AJFER (l’Alliance des Jeunes pour la Formation et l’Emploi des Réunionnais), soutenue par des dockers grévistes du Port et par des personnalités politiques, a manifesté, lundi dernier devant la préfecture pour « la priorité à l’embauche des Réunionnais ».
Pourquoi devant la préfecture ? – Nous sommes en présence, une fois de plus, du réflexe du parfait colonisé qui se tourne vers le gouvernement (l’Etat) parce que, dans la tête du colonisé qui se soumet au système, c’est l’Etat à Paris qui commande, qui est le responsable. Dans la logique du colonisé soumis, il faut donc aller devant la maison du représentant de l’Etat pour lui demander de régler la situation.
Tout se passe en effet, comme si le passé colonial et jacobin de la France n’était pas révolu dans les institutions de la République. Tout se passe comme si, depuis la décentralisation, les collectivités territoriales n’avaient pas été investies de responsabilités politiques dans la maîtrise du développement de l’île. Tout se passe comme si les manifestants du lundi de la Pentecôte, avaient la nostalgie du temps béni des colonies, de la dépendance et de l’irresponsabilité.
Le préfet de la République n’est plus le préfet de Napoléon chargé d’exécuter les ordres de l’Empereur. Il n’est plus, non plus, le représentant du gouvernement, chargé d’appliquer dans l’île la politique de ce dernier. Il est le représentant de l’Etat, qui exerce ses compétences régaliennes sur le territoire, mais qui est partenaire des politiques locaux en matière de « développement économique, social, culturel, environnemental, d’aménagement du territoire et de la santé ».
La politique de l’emploi doit s’intégrer dans une politique de développement. Et la politique du développement de La Réunion, c’est d’abord, politiquement, l’affaire du président de la Région en relation avec le président du conseil général et le président de l’association des maires, pour mobiliser tout le pays à l’imagination, à la mise en forme, à la conduite d’un projet réunionnais de développement. Sans doute, la politique de La Réunion devra-t-elle s’intégrer dans le cadre de la politique nationale, de la politique européenne, de la politique indianocéanienne demain. Mais nous avons la possibilité de négocier des adaptations, voire des expérimentations. Institutionnellement, nous avons la responsabilité et la maîtrise du développement de notre pays. Et l’emploi, qui est de la compétence administrative de l’Etat, en effet, devra s’exercer dans le cadre de la politique définie par La Réunion et à La Réunion.
Dès lors, ce n’est pas devant la préfecture, le préfet n’est qu’un exécutant, et le préfet ne représente plus celui dont dépend la politique locale, que doivent se rassembler les manifestants, mais devant le siège de celui qui a la responsabilité de coordonner, de négocier la politique de développement de l’île, devant la pyramide inversée du conseil régional.
Tout cela est logique. Il est normal que les créoles soient maîtres de leur développement. Ils sont sensés mieux connaître que les gens de Paris ou de Bruxelles les ressorts et les ressources du pays et de ses habitants, pour les mettre en œuvre ; mieux connaître les vrais besoins ressentis par les Réunionnais. Il est illogique de demander au préfet que nous n’avons pas élu, qui est de passage, qui est un exécutant, de résoudre nos problèmes. A quoi servent donc ces présidents de collectivités, ces maires que nous avons élus pour s’occuper de nos problèmes et qui nous coûtent cher ? C’est entre créoles d’abord qu’il faut traiter nos problèmes. D’ailleurs, c’est dans ce contexte de liberté et de responsabilité que la créolisation des emplois et des cadres se développera. Parce que les responsables seront créoles, que leurs réseaux seront créoles et que, pour le coup, chacun éprouvera le besoin d’être vraiment à la hauteur, donc de se former sérieusement. Parce que la sanction frappera à coup sûr et durement dans la proximité.
Pourquoi le problème est-il extraordinaire à La Réunion : La créolisation des emplois et des cadres est un problème extraordinaire, « une situation exceptionnelle » a déclaré un animateur de la manifestation de lundi, parce que, précisément, les politiques réunionnais, malgré les institutions de la République depuis plus de trente ans, ne se sentent pas responsables. Dès qu’un problème se pose, ils se défaussent sur l’Etat. Ils sont tous dans cet état d’esprit, de droite, de gauche ou du centre. Et les électeurs de leur côté, pensent comme eux, que le responsable c’est l’Etat.
L’Etat est donc dans l’obligation de compenser cette défaillance des élus, défaillance dont nous sommes complices. Et les affaires sont alors nécessairement conduites à partir de Paris. Dès lors, la politique réunionnaise est prise en compte avec des grilles parisiennes dont les meilleurs utilisateurs sont métropolitains. La solution de facilité, et la plus rassurante, est de placer des cadres métropolitains. Par le jeu des réseaux qui nous échappent, de nombreux emplois et cadres, jusqu’aux cadres de maîtrise ou aux cadres B dans la fonction publique, sont métropolitains. Dès l’instant que nous ne maîtrisons pas la politique de développement du pays, nous ne maîtrisons pas le recrutement des agents de ce développement.
Des manifestations « pou donne Kreol travay » ou des lobbies pour que soit recrutée une directrice créole à la tête d’un établissement public important, ne changeront rien à l’affaire. Dès l’instant que nous avons renoncé à conduire nos affaires, nous renonçons du même coup à être aux manettes. On ne peut pas vouloir une chose et son contraire.
Comment entrer dans la normale ? Pour entrer dans la normale, nous les acteurs, politiques, économiques, sociaux, culturels, etc., et nous les électeurs également, nous devons cesser d’abandonner notre sort à l’Etat, nous devons nous prendre en charge. Avant de faire appel à la solidarité nationale ou européenne (ou indianocéanienne demain), nous devons d’abord pratiquer la subsidiarité, c’est-à-dire faire nous-mêmes notre grille de lecture de la situation réunionnaise, pour recenser nos ressources, nos potentiels, nos moyens, et élaborer un projet réunionnais de développement « à la manière réunionnaise ». Lorsque ce travail sera fait par nous, il nous reviendra de négocier la déclinaison de la politique nationale, la déclinaison de la politique européenne, la déclinaison de la politique indianocéanienne demain, pour les adapter à la réalité réunionnaise. Lorsque ce travail sera fait, il nous reviendra de négocier avec l’Etat, avec l’Europe, avec l’Indianocéanie demain, nos propositions. Nous devrons porter ces trois mouvements : celui de notre initiative, celui de la déclinaison des politiques des ensembles auxquels nous appartenons, celui de la négociation de nos propositions avec ces mêmes ensembles.
Qui est ce « nous » et comment doit-il fonctionner ? Ce « nous » ce sont d’abord nos élus, nos politiques. Plus précisément, le président de la région qui doit s’associer avec le président du département et le président de l’association des maires pour décider de monter un projet. Collégialement, ils devront mobiliser les assemblées consulaires, les organisations professionnelles et syndicales, les acteurs de la société civile, pour qu’elles participent à l’élaboration de ce projet. Le conseil économique, social, culturel et de l’environnement, sera l’outil qui organisera, animera, et restituera ces états généraux réunionnais3. Viendra ensuite la phase de négociations que devra conduire le président de la région. Une fois les accords obtenus, le gouvernement, le Parlement, les collectivités, les acteurs de la société civile, réaliseront le projet devenu « la politique du développement de La Réunion », appliqueront cette politique en fonction de leurs compétences respectives.
Paul Hoarau


