La ronde des hypocrites
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Je présente mes sincères condoléances aux proches de Jacques Vergès. La perte d’un être cher est toujours pénible.
Mais je me refuse à participer à la ronde des hypocrites. Ceux-là mêmes qui le détestaient souverainement font aujourd’hui assaut d’éloquence pour paraître le regretter quand hier encore ils le vouaient aux Gémonies ! Les larmes de crocodiles de petit Robert, minuscule Robert, Dindar, Lagourgue, Annette & Co donnent envie de gerber. Ce carnaval des pleureuses est indigne même des pires télénovelas.
De même, entendre la majorité des commentateurs de presse évoquer la disparition « d’un ténor du barreau, grand humaniste » ne prouve que leur manque de documentation. Sinon de culture. Jacques Vergès n’a jamais été un as de la plaidoirie ni un humaniste de premier plan. Il s’en faut même de beaucoup. Il fut, en revanche, un as de l’auto-publicité et là, je l’admets, même Séguéla ne lui arrivait pas à la cheville !
Jacques Vergès savait mieux que quiconque attirer les médias et se mettre en avant. De là à ce que le citoyen moyen, mal informé, le considérât comme un grand avocat, il n’y avait qu’un pas, loin de la réalité.
Il a défendu Carlos, Barbie, bref, les pires criminels. « J’aurais défendu Hitler », a-t-il même avoué. Pas, comme il le dit, parce qu’il s’agissait de « clients comme les autres », mais parce que l’impact médiatique est très fort et que ça paye grassement. Ces terroristes, ces criminels de guerre, ces monstres inhumains ont de l’argent, beaucoup d’argent. Et Jacques Vergès n’a jamais été loué pour sa philanthropie native.
Qualifier de « ténor du barreau » un homme qui a eu pour caractéristique de perdre ses procès, même les plus faciles, est osé. Ses causes étaient perdues d’avance et il le savait. Qu’importe pourvu qu’on parlât de lui et que les espèces sonnantes et trébuchantes fussent au rendez-vous !
Ici même, il a perdu les quelques rares procès qui l’intéressaient. On comprend que son neveu, aveuglé par l’amour familial, l’ait choisi comme défenseur. Mal inspiré : condamné. Eric Boyer, conseillé on devine par qui, s’est séparé d’un vrai ténor, Jacques Técher, pour faire appel aux services de Jacques Vergès : condamné. Freedom a fait appel à lui : condamné. On se demande d’ailleurs comment un homme intelligent, créateur d’une vraie radio de service public, ami d’un vrai humaniste, le grand Coluche, peut s’acoquiner avec un tel truqueur. Le mystère est épais.
Le regretté Jacques Técher, un vrai as du barreau, lui, me disait : « L’affaire Eric Boyer aurait été aisément résolue par un jeune avocat stagiaire. C’était l’acquittement assuré. Pareil pour Omar Radad, il n’y a aucune preuve contre lui, une affaire limpide, mais tu vas voir… » On a vu : 15 ans dans les gencives pour le jardinier marocain. Ah ! bravo le « ténor » !
Même la presse, qui n’est pourtant pas composée d’imbéciles, se laissait piéger par ses couleuvres. Il avait ainsi une habitude consistant à dire aux journalistes présents : « Vous vous demandez certainement pourquoi… etc. » alors qu’on n’avait rien demandé du tout. Simple tactique pour dire ce qu’il avait envie de dire, en prenant ses interlocuteurs pour des cons !
Cet homme, à qui on ne peut nier un courage certain en Algérie, n’a en revanche jamais élevé la voix contre les 3 millions de morts dont était responsable son « grand frère n° 1 », le sinistre Pol Pot qui restera un des grands massacreurs du XXè siècle avec Hitler, Staline et Mao, ses idoles, du moins pour les deux derniers.
Il a raté ses derniers coups médiatiques quand les clans Milosevic et Hussein ont poliment mais fermement décliné ses appels d’offres pourtant insistants. Sans doute ces massacreurs étaient-ils plus lucides que les honnêtes gens et ne voulaient pas partir battus d’avance. De la même façon, il a magistralement raté la tribune qu’il s’offrait lui-même avec Khadafi, pour cause de balle dans la tête cette fois. On ne gagne pas à tous les coups.
Sa soi-disant « défense de rupture » n’était qu’un accessoire, un gadget, un prétexte destiné à justifier d’avance l’échec piteux à venir. Qu’on en parle au titre de gloire personnelle de l’avocat disparu donne le tournis. Les fac de droit et les écoles d’avocats n’en parlent jamais. Il y a bien une raison, non ?
Enfin, le citer comme « ténor du barreau » est, à mon sens, une insulte personnelle à la mémoire des vrais grands orateurs qui ont honoré ou honorent toujours cette noble profession : Badinter, Albert Neau, Isorni (qui fut pétainiste mais n’encensa jamais ses clients), Jacques Técher, Michel Folio, Salez, Djalil Gangate, Jo-la-Flûte…
Jules Bénard


