La disparition de 300.000 euros sème le trouble à la Brink's de Mayotte

David Balthazar, syndicaliste à la CFTC, est cité à comparaître pour diffamation par la Brink's Réunion Mayotte et son gérant Patrick Liegeard. Ce dernier aurait pris à partie et humilié en public un salarié de la société à Mamoudzou, en se méprenant sur l'identité de personne qu'il incriminait dans le contexte trouble d'une disparition de 300.000 euros en espèces. Le délégué syndical a dénoncé l'incident à la direction générale du groupe, rapportant une perception par le personnel d'un comportement aux aspects « raciste, dévalorisant et esclavagiste ».
Un simple « rappel formel sur les bonnes pratiques de recadrage, qui doivent s'effectuer en privé et sans mise en cause de la personne ». C'est sur cette tape sur les doigts que se conclut l'enquête interne mise en place au sein de la société Brink's pour juger du comportement du gérant de la société à La Réunion, Patrick Liegeard, lors d'une visite qu'il a effectuée dans les locaux de l'entreprise de transport de fonds à Mayotte, le 7 mai 2025.
Ce jour-là, Patrick Liegeard se rend en fin de journée à Kaweni (Mamoudzou) à la rencontre des salariés de la salle de comptage, entouré de trois cadres réunionnais de la Brink's. Le gérant de la société est tendu, comme le confirme un courrier explicatif adressé à l'Inspection du travail par la Brink's le 10 octobre dernier.
« Au cours de cette réunion du 7 mai 2025, Patrick Liegeard s'est en effet emporté. (...) Il venait d'être découvert qu'au service comptage, à Mayotte, en dépit des procédures de contrôle très strictes, la somme de 300.000 € en espèces avait disparu; que tous les doutes s'orientaient vers un dysfonctionnement interne plutôt que sur l'intervention d'un tiers. Patrick Liegeard a en charge la responsabilité des 150 emplois, la sécurité des salariés, exposés du fait de la nature de leurs fonctions et la charge de l'intégrité de la matière traitée (de l'argent en numéraire). Cette situation de disparition de la somme de 300.000 € l'a particulièrement alerté », fait valoir l'entreprise pour justifier, d'une part de l'agression verbale subie par un salarié mahorais, mais aussi de la demande d'autorisation de licencier David Balthazar, le délégué syndical CFTC qui a dénoncé le comportement de son patron.
Un recadrage en public vécu comme une humiliation
La « disparition » de 300.000 euros ne constitue pas, en réalité, l'unique motif de mécontentement du gérant de la Brink's : la visite à Mayotte intervient dans un contexte de retards accumulés au service de comptage. Six mois après sa visite de recadrage, le retard ne serait pas résorbé, selon le témoignage d'un salarié mahorais obtenu par Zinfos974.
« À l'heure actuelle, il y a toujours un retard de comptage. Il y a un manque d'effectif, mais aussi un gros problème de matériel : nous, on demande des machines adaptées et opérationnelles, et on nous envoie des anciennes machines de La Réunion. Elles marchent un certain temps, mais après cela tombe en panne. Il y a quatre box de travail, avec chacun un PC et une machine pour compter la monnaie et les billets. Là, il y en a un en panne. Du coup, au lieu, d'avancer on recule », relate ce salarié, présent le 7 mai lors de la descente de la direction réunionnaise à Mamoudzou.

Dans un courrier adressé au CSE de la Brink's le 25 août, Patrick Liegeard revient sur les circonstances qui l'ont conduit à s'en prendre verbalement à Salim Naim, un homme d'une vingtaine d'années fraîchement entré dans l'entreprise à la salle de comptage, et décrit par ses collègues comme toujours souriant et volontaire, toujours le premier arrivé sur son lieu de travail. Suite au « recadrage » en public qu'il a subi, Salim Naim a démissionné de la Brink's et déposé plainte au commissariat de Mamoudzou.
« Une colère fondée sur la perte injustifiée d'environ 300.000 € »
« À Mayotte, j'ai découvert une agence désorganisée, avec plus d'un mois de retard dans le traitement des fonds "clients", des procédures non respectées et un manque de rigueur dans le comportement de certains collaborateurs. C'est dans ce contexte que, face à la gravité des faits et à une certaine désinvolture perçue lors de la réunion, j'ai réagi avec véhémence. Je reconnais que mes propos ont pu dépasser le cadre professionnel. À ce titre, j'ai présenté mes excuses, tant en privé qu'en public, au collaborateur concerné, notamment en raison d'une erreur d'identité », explique le gérant de la société aux membres du CSE, en insistant sur le fait que sa « colère reste fondée sur des faits graves: la perte injustifiée d'environ 300.000 €. »
À ce stade, il faut savoir que Salim Naim n'était absolument pas la personne à qui Patrick Liegeard avait prévu de passer un savon. Le dirigeant, qui aurait simplement demandé à la cantonade qu'on lui désigne « le nouveau », a vilipendé celui qu'il pensé à tort être le dernier arrivé dans l'entreprise. Un autre salarié avait en effet été embauché plus récemment, mais ce jour-là, il n'était pas présent au moment des faits.
Ce que Patrick Liegeard présente comme une erreur d'identité semble plutôt s'apparenter à un jugement à l'emporte-pièce : sans vérifier à qui il s'adresse, le gérant s'en prend publiquement au jeune salarié, les trois cadres réunionnais présents se gardant bien d'intervenir pour le calmer. Selon des témoins de la scène, qui ont par la suite alerté par courrier la direction régionale de la Brink's océan Indien installée à l'île Maurice, le ton et les propos de Patrick Liegeard dépassaient largement le cadre de la simple « véhémence ».
« Il m'humilie en public et me présente ses excuses en privé »
« Il m'a rabaissé devant les collègues, en me disant que j'allais dégager et que je n'avais pas ma place dans la boîte. C'était un vrai manque de respect, avec une agressivité verbale et visuelle. Il n'hésitait pas à diriger ses mains vers moi quand il me parlait. Il se victimisait en disant qu'en tant que responsable, il subissait une forte pression et qu'il devait se justifier sur savoir où étaient passés les 300.000 euros. Donc il posait la question à chaque collègue de savoir qu'est-ce qu'on répondrait si on nous demandait où sont les 300.000 euros ? Il disait aux collègues que c'était de leur responsabilité de gérer un collègue incompétent, en me désignant », rapporte Salim Naim, joint par Zinfos974.
Selon lui, lorsque quelques minutes après l'incident, Patrick Liegeard a été informé de son erreur de personne, le gérant s'est excusé en privé, à l'abri du reste de l'assistance. « Quand quelqu'un lui a dit qu'il s'était trompé, il a sorti une tête du bureau et m'a dit de venir lui parler. Là, dans un couloir, il me présente ses excuses en privé. Il m'humilie en public devant mes collègues et me présente ses excuses en privé, en me tenant l'épaule. J'étais tellement dans l'émotion que j'ai bégayé et j'ai pleuré », avoue l'ancien salarié. Il explique avoir confié à un avocat de La Réunion une plainte pour dénoncer un comportement inapproprié avec humiliation, caractérisant une atteinte à sa dignité.

Dans un courrier au directeur général océan Indien du groupe Cyril Gangnard daté du 3 septembre, des témoins parlent d'une « agression publique subie par [leur] collègue ». « Cette scène humiliante et violente l'a profondément affecté : psychologiquement et moralement, il n'allait plus bien depuis cet événement et, quelques temps après, nous avons appris sa démission par notre cheffe d'équipe », assurent-ils. L'un d'entre eux, dont le second CDD n'a pas été renouvelé, est convaincu qu'il a été écarté de l'entreprise à cause de son témoignage.
« À Mayotte, pour eux, c'est normal qu'on travaille accroupi »
Dès le 4 juillet, le délégué syndical CFTC de la Brink's Réunion Mayotte David Balthazar avait lui aussi adressé un courrier à Cyril Gangnard, pour demander une enquête de la CSSCT. « Certains personnels ont été maltraités par Patrick Liegeard et insultés verbalement avec un aspect raciste, dévalorisant et esclavagiste », écrit le syndicaliste. Il évoque des « pressions et intimidations » envers des salariés considérés par Patrick Liegeard comme des « analphabètes » à qui on intime de « fermer [leurs] gueules ».
Ce courrier vaut à David Balthazar une citation à comparaître devant le tribunal correctionnel de Saint-Denis le 19 décembre. Le syndicaliste est poursuivi pour diffamation par Patrick Liegeard et la Brink's, qui avancent qu'en affichant le courrier sur les espaces de communication du syndicat dans les locaux de l'entreprise à Saint-Denis et à Saint-Pierre, David Balthazar a fait preuve de diffamation publique, alors même que le principal accusé avait lui-même diligenté une enquête interne sur les faits présumés.
Lire aussi : La Brinks poursuit l'inspection du travail pour son refus de licencier un salarié protégé
Selon quatre témoins interrogés par Zinfos974, les conditions de travail dans la salle de comptage de Mayotte feraient fuir un à un la plupart des salariés, avec pour conséquence un fort turn-over. « Ils ne nous respectent pas : dans la salle de comptage, on travaille au sol pour ramasser les rouleaux qui tombent, parce que la machine à tri est par terre. À La Réunion, cela n'existe pas, mais à Mayotte, pour eux, c'est normal qu'on travaille accroupi. Oui, cela rentre dans l'esclavage ou la colonie. On n'est plus à cette époque, ce n'est pas normal qu'on travaille comme cela », s'offusque un ancien opérateur de comptage.
« Tu fermes ta gueule sinon je te vire »
Si Patrick Liegeard s'en est pris à la mauvaise personne, cela ne l'aurait pas empêché de s'attaquer plus tard, à nouveau publiquement, à l'employé qu'il souhaitait recadrer. Au motif d'avoir agité des billets de banque devant son visage, à la manière d'un éventail, pour signifier qu'il faisait chaud dans la salle de comptage. La scène se serait déroulée après un « bourrage » de la machine, qui était alors en panne, selon des faits qui ont été rapportés à Patrick Liegeard par un cadre réunionnais.
« Liegeard est arrivé le matin en m'accusant et en disant devant tous les collègues : "tu fermes ta gueule sinon je te vire". J’ai voulu répondre, mais une collègue mahoraise m’a dit de me taire. J’ai gardé mon sang-froid, par contre j’ai annoncé que c’était moi qui allais démissionner », relate Nassuf Laidine, qui a depuis quitté l'entreprise.
Ce policier adjoint réserviste indique avoir déposé une main courante à Mayotte pour harcèlement, puis engagé une procédure aux prud'hommes à La Réunion, ce que confirme le syndicat CFTC qui gère le dossier.
La Brink's conteste le déroulement du recadrage
Pour les besoins de l'article, nous avons sollicité Patrick Liegeard et Cyril Gangnard afin de leur permettre d'exercer leur droit au contradictoire. Le siège de la Brink's à l'île Maurice, qui chapeaute aussi Madagascar en plus des deux îles françaises, nous a transmis cette réponse dans laquelle la société conteste le déroulement du recadrage impliquant Patrick Liegeard :
Incidents survenus en mai
La direction générale de Brink’s océan Indien a en effet été informée d’un incident survenu à Mayotte le 7 mai 2025. Suite à cette alerte, une enquête interne a été menée par deux membres indépendants de l’entreprise. Les résultats ont été présentés en CSE, des recommandations ont été formulées et les mesures validées ont été implémentées.
Nous ne confirmons cependant pas les détails des événements tels que vous les relatez.
Situation à Mayotte
La situation a été particulière après le passage du cyclone Chido, rendant l’organisation sur place assez complexe. Nous travaillons en étroite collaboration avec l’inspection du travail pour que nous puissions améliorer aux plus vite les conditions de travail.
De manière générale, Brink’s s’engage à respecter les normes légales et à offrir un environnement sûr et conforme pour ses collaborateurs. Des actions sont régulièrement mises en place pour améliorer les équipements et les conditions dans toutes nos implantations, y compris à Mayotte.
Situation professionnelle de M. Balthazar
Nous suivons les procédures en cours. Brink’s ne commente pas les affaires individuelles ni les procédures judiciaires par respect pour la confidentialité et le cadre légal.
Brink’s veille à garantir un environnement de travail fondé sur le respect, la dignité et la sécurité. Toute situation contraire à ces principes fait l’objet d’une analyse approfondie et, le cas échéant, de mesures appropriées sont prises, conformément à nos politiques internes et à la législation en vigueur. Notre priorité reste le bien-être et la protection de nos équipes, ainsi que le respect des valeurs éthiques qui guident notre entreprise.
À propos de Brink’s Reunion-Mayotte
Brink’s est présente à La Réunion depuis 45 ans et 27 ans à Mayotte et demeure une référence en matière de sécurité. Brink’s y est leader sur le marché du transport de fonds et des solutions annexes de cash management. Nous avons reçu d’AFNOR Certification le label Engagé RSE, en cohérence avec la norme ISO 26000. Cette démarche est également reconnue par Responsibility Europe.


