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"Jusqu’à dix ans d’attente" : à La Réunion, ces adultes en situation de handicap coincés dans des structures pour enfants

Ecrit par Lény-Huayna Tible – le dimanche 24 mai 2026 à 13H47
Photo d'illustration.

Faute de places adaptées, des centaines de jeunes majeurs en situation de handicap restent accueillis dans des établissements pour enfants à La Réunion. Un système provisoire devenu permanent, révélé par un rapport accablant de la Chambre régionale des comptes. Derrière les chiffres, des familles épuisées, des structures saturées et une île qui manque cruellement de solutions.

À l’institut médico-éducatif Henri Vergoz, à Sainte-Marie, certains visages sont là depuis si longtemps qu’ils font presque partie des murs. Sauf qu’ils ne sont plus des enfants. Ils ont 21, 25 parfois presque 30 ans. Dans les couloirs décorés pour des adolescents, ces jeunes adultes en situation de handicap continuent pourtant d’attendre une place ailleurs. Une place qui ne vient jamais.

À La Réunion, ce provisoire porte un nom administratif : l’amendement Creton. Un dispositif créé en 1989 pour éviter qu’un jeune handicapé devenu majeur se retrouve brutalement sans solution. En théorie, il devait permettre quelques mois de transition avant une orientation vers une structure pour adultes. Dans les faits, il est devenu un sas sans fin.

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Le constat dressé par la Chambre régionale des comptes est vertigineux. Sur l’île, l’attente pour obtenir une place dans un établissement pour adultes peut désormais atteindre "une dizaine d’années". Des centaines de jeunes majeurs restent donc maintenus dans des structures pensées pour des mineurs, faute d’alternative.

Le phénomène n’a cessé de grossir. Selon le rapport, le nombre de jeunes concernés a été multiplié par 2,5 en quinze ans. En 2024, l’ARS (Agence régionale de Santé) recensait encore 328 jeunes adultes maintenus dans des établissements pour enfants à La Réunion.

Saturation "silencieuse"

Dans certains établissements, ils occupent désormais une part énorme des places disponibles. À l’association Saint-François d’Assise (ASFA), étudiée par les magistrats financiers, les jeunes adultes représentent "jusqu’à 40 % des places destinées aux enfants".

Et derrière ces chiffres froids, une mécanique de saturation "silencieuse".

Car lorsqu’un adulte reste dans une structure pour enfants, il bloque indirectement l’arrivée d’un autre enfant. Résultat, des listes d’attente qui s’allongent partout, des prises en charge retardées et des familles qui vivent dans une angoisse permanente.

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"On est dans un système où personne n’a vraiment de solution miracle, souffle un professionnel du médico-social réunionnais. Les établissements gardent les jeunes parce qu’on ne peut pas les mettre dehors. Mais du coup, les plus jeunes ne rentrent plus."

La Chambre régionale des comptes parle même d’un "déficit structurel" de places pour adultes. Le rapport pointe aussi un manque d’anticipation chronique des pouvoirs publics, une coordination insuffisante entre les institutions et des outils de suivi défaillants. Les différentes administrations ne disposent même pas des mêmes chiffres.

Peur sourde

Le plus frappant reste peut-être l’écart entre la réalité des familles et la lourdeur administrative du système.

Car dans les établissements spécialisés, beaucoup de parents vivent avec cette peur sourde, celle du "vide" après les 20 ans de leur enfant.

"Quand on vous annonce qu’il n’y a pas de place avant des années, vous faites quoi ?, interroge Marie-Ange, la mère d’un jeune adulte polyhandicapé. Vous gardez la solution qui existe déjà. Même si elle n’est plus adaptée."

Le rapport souligne d’ailleurs que certaines familles hésitent à accepter des orientations jugées trop éloignées ou moins protectrices. Beaucoup préfèrent maintenir un équilibre fragile plutôt que risquer une rupture brutale.

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Dans les établissements, les équipes bricolent tant bien que mal avec cette réalité hybride. À l’IME (Institut médico-éducatif) Henri Vergoz, des adultes de près de 30 ans côtoient encore des adolescents de 14 ou 15 ans. Certains jeunes adultes y représentent plus de la moitié des effectifs certaines années.

Le personnel tente d’adapter les accompagnements, mais les structures n’ont pas été pensées pour cela. Les activités, les rythmes de vie, les projets éducatifs... Tout devient plus complexe quand des adultes vieillissent dans des institutions pour enfants.

Qualité du travail

Et pourtant, paradoxalement, le rapport souligne aussi la qualité du travail réalisé dans plusieurs établissements réunionnais. Car malgré les limites du système, beaucoup de familles considèrent ces lieux comme des refuges indispensables.

À La Réunion, le handicap reste aussi confronté à une autre réalité, le manque global d’équipements. Le territoire compte moins de places que la moyenne nationale dans plusieurs catégories d’établissements spécialisés. La Chambre appelle donc à accélérer la création de places adultes, développer l’accueil temporaire, les dispositifs de répit ou encore les solutions plus inclusives.

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Mais sur le terrain, beaucoup savent que ces transformations prendront des années.

Alors, chaque matin, les mêmes minibus continuent de déposer les mêmes jeunes adultes devant des établissements pour enfants. Des adultes devenus invisibles dans un système censé n’être qu’une transition.

Et pendant ce temps, derrière eux, d’autres familles attendent déjà qu’une place se libère.

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