Johnny Hallyday, rock' n’ roll gratitude

Ce terme de "héros" qui fait hurler les petits-bourgeois
Et puis, prévoyant un bouillonnement médiatique un peu indigeste à l’initiative des marchands, des démagogues et de quelques moralistes, j’ai décidé de fermer les écoutilles et de me recoucher.
Mauvaise pioche ! Quelques heures plus tard, le bouillonnement était devenu tsunami, et la disparition du chanteur agissait comme un formidable révélateur du fonctionnement de la société française en 2017. Que les démagogues et les marchands fussent à l’affût était chose normale, mais l’explosion de rage des moralistes, délaissant les pincettes et utilisant la hache et le canon lourd, m’a surpris. Je n’aurais pas dû l’être.
Le phénomène Hallyday a fait l’objet depuis longtemps d’analyses forts savantes, et souvent pertinentes. L’intensité et le caractère massif de l’engouement suscité me surprenait, surtout quand il concernait, parfois avec des formes enfantines, des amis proches. Je regrettais de ne pouvoir la partager, car cela m’ennuyait de ne pas être de cette "passion française", même s’il me semblait comprendre complètement ce qu’elle racontait. Le terme de héros a fait hurler les petits-bourgeois qui, oubliant l’adjectif "populaire", se sont lancés dans des comparaisons méprisantes. Bien aidés d’ailleurs par le cadeau royal d’une certaine Aurore Bergé, députée LREM, jamais en retard d’une niaiserie, qui nous a annoncé que les obsèques de Johnny Hallyday seraient à l’égal de celles de Victor Hugo au XIXe siècle !
Ce drôle de peuple qui reconnaît l’un des siens
Charles Péguy nous avait donné une définition du héros : "Celui qui est désigné doit marcher. Celui qui est appelé doit répondre. C’est la loi, c’est la règle, c’est le niveau des vies héroïques." Ornée de l’adjectif "populaire", elle me semble correspondre à ce que fut l’engagement de Johnny Hallyday qui n’a jamais manqué à ceux qui l’aimaient et qui a respecté sa parole quand il a dit que sa carrière s’arrêterait le jour de sa mort.
L’interview, le premier jour, de cette femme en pleurs disait tout : "Il a toujours été là. Il a accompagné les beaux moments, il en a fait de beaux souvenirs". On pense immédiatement au fabuleux slow-collé de "Retiens la nuit", vecteur des premiers émois, des premières idylles. Et elle poursuit : "il était là aussi dans les moments compliqués de la vie, atténuant les émotions tristes". Proust nous a expliqué comment nos sens nous faisaient ressentir les émotions et comment nous en faisions des sentiments. Sur cette capacité de l’artiste à faire ressentir une émotion à chacun de ceux qui le reçoivent repose, on le sait, la création.
Alain Souchon que je n’ai jamais personnellement rencontré a pourtant composé une chanson pour moi, et moi seul. Comment imaginer qu’il ait pu écrire [Le dégoût]url:https://www.youtube.com/watch?v=T0IuziAURdY sans me connaître intimement :
"Petit enfant, pas bonne mine, qui rit et pleure et, cuisine,
Tout le monde après lui. Qu’est-ce qu’y va nous faire ?
Docteur, avocat d’affaires quand il aura fini d’être un petit enfant tout petit?…"
Le problème, c’est que lors d’un concert au Zénith, il a commencé son tour de chant avec ce morceau. Et je me suis aperçu que je n’étais pas tout seul, nous étions 7000 "petits enfants pas bonne mine" dans la salle. Pour en être ravi, car ils étaient mes frères et sœurs à cet instant, et je partageais avec eux ce qui finalement lie le plus l’artiste à son public : la gratitude. Et quand on est nombreux à l’exprimer, c’est mieux.
Johnny Hallyday, le peuple français l’aimait et lui était reconnaissant d’être fidèle à ce qu’il était et de faire ce qu’il devait.
Ces couches moyennes qui font la morale
Alors, nous sommes encore dans une société de la marchandise et normalement les marchands vont faire leur beurre, et le Père Noël, s’il a été prévoyant, va pouvoir déstocker. Les démagogues en ont fait des tonnes, comment être surpris ? Emmanuel Macron, avec son message, a montré qu’il était malin, et nous a signifié qu’il n’allait pas se priver d’un peu d’unité nationale.
Et puis il y a les moralistes, toujours les mêmes, ces petits-bourgeois qui se prennent pour l’élite, et crachent sur le peuple parce qu’ils en ont peur. Il a fallu supporter leurs aigreurs, leurs insultes, leurs leçons de morale, porteuses de mépris, persuadés qu’ils sont, que le monde est comme ils le voient quand ils ouvrent leurs fenêtres. Ils se veulent arbitres de la culture et du bon goût, alors que leurs choix n’expriment en général que la volonté de signifier une appartenance qui les distinguerait du peuple français qu’ils détestent.
Ils en font pourtant partie, mais en incarnent la figure la plus déplaisante. Je les ai toujours connus confits de suffisance, toisant le populo, tournant ses goûts et ses élans en dérision. Prudemment d’ailleurs, quand la France avait la chance d’avoir un Parti communiste puissant. Ils détestaient le cinéma français et encensaient celui de "la nouvelle vague", de petits-bourgeois pour les petits-bourgeois. Et dont il ne reste rien, alors que les films tournés par Georges Lautner, ou Verneuil et dialogués par Michel Audiard sont devenus cultes. Lazzis et quolibets accompagnaient Gabin, Ventura, et Blier. Et surtout Louis de Funès, formidable génie comique qui présentait le terrible défaut d’être populaire. Je me rappelle encore le florilège de leurs commentaires qui accompagna sa disparition.
Alors pour cette boussole qui indique le sud avec constance, imaginez la détestation de Johnny Hallyday. Lui qui cochait toutes les cases, à commencer par celle d’être aimé par le peuple, avec son immense talent, sa simplicité, sans oublier ses faiblesses : femmes, alcool, tabac, exil fiscal, celles pour lesquelles les Français sont toujours assez indulgents.
On répondra en saluant la révérence que Johnny Hallyday vient de tirer : "merci Monsieur, pour cette belle vie".


