Je m'accuse

Je m'accuse d'être athée et pourtant d'avoir cru.
Je m'accuse d'avoir cru en l'ascenseur social, d'avoir cru qu'à force de volonté tout est possible, d'avoir cru que tout arrive à point à qui sait attendre.
Je m'accuse d'avoir été muet, aveugle et sourd : muet de la détresse des autres, aveugle et sourd à ma propre détresse.
L'origine du mot travail, c'est la torture mais aujoud'hui l'origine de la torture c'est de ne pas avoir de travail, ou plutôt d'emploi. De travail, jamais l'on en manque, mais d'emploi... c'est le Saint-Graal : les Templiers modernes l'instrumentalisent et le conservent jalousement. Certains en sont à se demander s'il existe vraiment.
Je m'accuse d'avoir cru qu' "avec mon accord, on se permettait de conserver ma candidature dans l'éventualité de la disponibilité d'un poste correspondant à mon profil".
Je m'accuse d'avoir cru que les compétences étaient utiles là où un coup de fil vaut davantage que des coups de pioche et des coups de reins plus que des coups de collier, bien qu'on soit si nombreux à être prêts à prendre des coups pour rien.
Je m'accuse d'avoir cru qu'on venait justement de parler de moi.
Je m'accuse d'avoir cru que parce qu'on me demandait de rappeler, on me répondrait.
Je m'accuse d'être athée et pourtant d'avoir cru. Malgré mon jeune âge, depuis bien longtemps je sais que l'on a beau s'aider, nul ciel ne vient aider.
Cependant, parce que je suis athée, ce n'est pas de confession dont il s'agit.
Je m'accuse devant la société des hommes car c'est par elle que j'ai été mis au ban, aux fers du statut de chômeur. Car, chômeur, à petits feux, je meurs. Je meurs de la vacuité de mon existence, de l'inutilité de mes espérances, de mon errance.
Mesdames et Messieurs les recruteurs, publics et privés, à ce procès, je souhaite que vous m'accompagniez car sur le banc des accusés vous avez votre place aussi.
Je m'accuse mais jamais ne vous excuse de publier des offres d'emploi pour des postes déjà pourvus, de publier des offres sans analyse préalable des candidatures précédentes. Je ne vous excuse pas d'exploiter la détresse de dizaines, de centaines, de milliers d'individus en sachant pertinemment que la moindre offre fera se précipiter des dizaines, des centaines, des milliers de candidats.
Je ne vous excuse pas de ne pas répondre ou d'entretenir l'espoir. Certains se plaignent de vivre dans une société cynique mais le cynisme n'est malheureusement pas franc : cynisme mou d'un despotisme éclairé.
Un "non" sec vaut souvent mieux qu'un "peut-être" doux.
A force de travail, dit-on, l'on arrive à tout; sans, irrémédiablement jamais l'on arrive.
Je m'accuse mais à quoi bon ? Je ne suis pas solvable et déjà prisonnier.


