Hommage à Pierrot Malet

« Nous arrivons à un âge où la Nature cesse de nous faire des cadeaux pour nous les reprendre ».
C’est dans le dernier Indiana Jones. Comme quoi…
Quand on a plus de décennies derrière soi que devant, il faut se résigner à voir partir ceux que l’on aime, ces « cadeaux » auxquels nous avons eu droit.
Pour ce qui est de Pierrot Malet, parti voici quelques jours, en fait de cadeau, il se posait un peu là. Cet instituteur « à l’ancienne » aurait fait comme mon grand-père, hussard noir de la république, si on l’avait exigé de lui : il aurait été capable d’apprendre à lire à une vache.
J’ai eu plusieurs fois l’occasion de le citer au nombre de mes références intellectuelles favorites. Et un jour, le croisant dans un libre-service de Roches-Maigres, il m’a dit ceci, qui m’a touché au cœur :
« Je ne savais pas que tu m’aimais autant ! »
Eh bien oui on t’aimait, « monsieur Pierrot ».
Dans notre vieille école Hégésippe-Hoareau de La Rivière, monsieur Pierrot faisait partie de la très longue liste de ces vieux instituteurs entrés en pédagogie comme d’autres en religion. Avec une foi chevillée au corps et le désir forcené de faire entrer de la connaissance dans ces cocos durs que nous étions.
Pierrot, Ludo, mâââme Fritz, Ti-Souris (madame Benoît Fontaine), Roland, « monsieur » Emile, madame CC, Clé Rivière, Paulot et tous les autres, sous la houlette de grand Frantz, usaient de l’exemple, de l’humour et de quelques coups de pied au cul bien sentis. Et ça marchait.
Pierrot avait l’humour ravageur et cela participait pleinement de sa méthode d’enseignement. Même à moi, nul en math (on disait « calcul ») il a inculqué quelques notions. Exemple :
« Ti Jules, mon garçon, i multiplie pas ti poules avec ti cochons ! » disait-il joyeusement en biffant mes fautes de son stylo à encre verte. J’ai été un peu moins con ce jour-là.
Mais Pierrot n’était pas que ce pédagogue hors pair. Il était aussi un chanteur de pointe, doué d’une voix de stentor, qui animait les messes dans Notre-Dame-du-Rosaire, accompagné par l’orgue de Manille.
Un jour de détente, à l’école des filles du Ruisseau, matinée récréative avec chansons, saynètes et danses. S’accompagnant à l’accordéon, Pierrot entonna : « Va petit mousse/Où le vent te pousse… » Un tabac.
Voici quelques années, sa douce Suzette s’en est allée et c’est seulement alors que Pierrot a commencé à vieillir. Parce que si une vie se commence à deux, il est bien dur de la finir seul.
Je salue chaleureusement ses fils, mes copains d’enfance, d’école, de coups pendables, ainsi que tous ceux qui lui étaient chers. Je n’ai pu « aller au corps » en raison de problèmes de mobilité. Mais sachez que vous n’étiez pas les seuls orphelins alors, les frangins.
Vous voulez savoir jusqu’où pouvaient aller ces instituteurs de la vieille école ? Deux exemples, l’un amusant, l’autre poignant.
Le premier… Les budgets municipaux d’alors étant très pauvres, les instit’ payaient de leur poche, en fin d’année, les Prix aux meilleurs. Des pochettes de crayons, des brosses à dents, des tubes de dentifrice (choses inabordables pour les familles pauvres), des paquets de cahiers en prévision de la rentrée suivante et… quelques petits illustrés, Buck John, Kit Carson, Tex Tone, Bob Tempest, Red Canyon… Car ces tenants de la bonne écriture française admettaient que ces petits livres de cow-boys étaient bien écrits et participaient donc à notre apprentissage.
Le second… Ces vieux pédagogues, surtout en CM2, menaient la vie dure aux enfants des familles les plus démunies… pour qu’ils aient à toute force leur Certificat d’études, un diplôme que les bacheliers d’aujourd’hui seraient bien incapables de décrocher. Le Certif’ ouvrait bien des portes.
Ils allaient donc démarcher les commerçants de la place pour trouver du travail à leurs ouailles ! Comme commis aux écritures dans une grande boutique Chinois par exemple.
Je connais ainsi quelques vieux copains de la Communale qui, grâce à Pierrot, Théodore, mâââme Fritz et bien d’autres, possèdent maintenant des maisons comme je ne rêverais jamais d’en posséder une !
Voilà ! C’était ça, Pierrot et ses collègues : des guerriers de l’enseignement, des forcenés de la connaissance, des forçats de la culture pour tous.
Alors oui, monsieur Pierrot, on t’aimait et on t’aime toujours.
« Va petit mousse », na artrouver in d’ces jours. Pour entonner ensemble « Tantum ergo sacramentum ».
Si tu le permets, Pierrot, je préfère "Amazing grace", version Elvis.
Jules Bénard


