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Hommage à Jean Baupain

Ecrit par zinfos974 – le lundi 26 mai 2014 à 10H39

J’ai eu la chance d’avoir deux papas.

Le premier, « Ti Jules », nous a quittés alors que je n’avais que 7 ans, emporté par une saloperie de maladie. C’était un type « formidable », comme dit un jeune chanteur.

Le second, qui aurait eu 95 ans aujourd’hui, est entré dans nos vies en 1958, alors que je venais d’entrer pensionnaire au vieux lycée Leconte-de-Lisle, rue Jean-Chatel. J’avais 10 ans.

Jeune architecte débarquant de Paris, il a semé un souk merveilleux dans nos vies trop bien rangées jusque là. Il ne manquait pas de travail, l’île ne comptant que peu d’ingénieurs en bâtiment alors. Il y avait lui, Hébrard, de Monfreid, Albany, point. Il ne manquait pas de travail et la première conséquence de son arrivée chez nous fut un mieux-être certain. Mais ce que je retiens de cet homme hors du commun est ailleurs : je lui dois, sans oublier mes autres formateurs, une très grande partie de ma personnalité et de mon goût immodéré pour la connaissance et… le moucatage.

A cette époque, le mot « chansonnier » était inconnu. Dans ses valises, il apportait les 45-tours de Raymond Devos, Pierre-Jean Vaillard, Maurice Horgues, Fernand Raynaud, Darrigade et Fouziquet, Grello et Rocca, Christian Méry et l’ineffable Jean Rigaux, le Coluche des années 50.
Vous imaginez les ravages que peut opérer, dans des esprits fertiles, la confrontation explosive entre sens créole du moucatage et sens bien parisien de la dérision !
Vous commencez à comprendre le pourquoi de mon fonctionnement ?

Au début pourtant, lorsqu’il s’installa chez nous, je ne le pris pas très bien, pour deux raisons. D’abord parce qu’un jeune garçon est toujours jaloux des amours de sa maman ; je n’échappai pas à la règle. Ensuite parce qu’il était plus proche de mon frère cadet dont l’esprit scientifique était plus proche du sien ; quand je n’étais qu’un rêveur littéraire.

Il est vrai aussi que Michel a toujours été d’une stupéfiante beauté, Alain Delon… en mieux. Mais Jean mit fin à mes complexes, le jour où je lui dis que mon frère aurait toujours plus de succès auprès des femmes : « Les filles apprécieront peut-être ta plus grande gentillesse, ou ta couleur de peau », dit-il en passant un index apaisant sur mon avant-bras bronzé. Fini le complexe. Je t’ai adoré ce jour-là, Jean Baupain.

Il y a plein de choses que je lui dois, notamment un amour fou pour des musiques qui ne passaient jamais à la radio. Outre ses 45-tous de la collection « RIRE », il y avait Django Reinhard, Yves Montand, ELVIS !!! Découvrir « All shook up… Too much… When your heartaches begin… » à 10 ans, ça vous forge un esprit de rocker pour la vie.
Il y avait une autre pépite dans ses valises (ça venait de paraître), le 33-tours du « Petit Prince », version Gérard Philippe.

Du temps a passé, opérant ses inévitables ravages. Justy (maman) et lui se sont séparés. Mes deux frères l’ont très mal pris et moi, qui l’avais si mal accueilli au départ, suis le seul à être resté très proche de cet homme qui n’était pas vraiment comme les autres.

Je garde de lui une image très forte, comme seul peut s’en dessiner un petit garçon qui idolâtre son père, même son second père. Il était très grand, très beau, quelque chose comme un savant croisement entre Gary Cooper, Curd Jurgens et Alan Laad, vous voyez le topo.

J’ai appris sa mort en 1996, alors que j’étais en mission à Mada pour le compte d’Enfants du Monde. Un message de Marcel Baum me jeta sur les épaules une putain de douche glacée ! Déjà que le matin, un autre message me disait le départ d’un ami très cher, Pierrot Rosély..

Voilà ! Je tenais à le dire ; à lui dire que le temps qui passe n’efface rien. Du jeune con que j’étais, il a fait le vieux con que je suis, et fier de l’être.

Jules Bénard

 

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