Guerres, meurtres, crises, virus… L’actualité est-elle devenue une machine à fabriquer de l’angoisse ?

Catastrophes, violences, scandales, conflits, drames familiaux… Ouvrir une application d’info donne parfois l’impression que le monde s’effondre. Pourtant, derrière cette avalanche de mauvaises nouvelles se cache un mécanisme bien plus complexe mêlant psychologie humaine, économie des médias, réseaux sociaux et stratégies de captation de l’attention. Enquête sur une fabrique du négatif devenue omniprésente.
Le matin, avant même le café, le réflexe est devenu mécanique. Un doigt glisse sur l’écran. Guerre en Ukraine. Bombardements à Gaza. Frappes sur le Liban. Féminicide dans une commune voisine. Crise politique. Épidémie. Cyclone. Krach boursier. Puis un fait divers sordide, un scandale sanitaire, une vidéo virale d’agression... et on en passe.
L’information défile comme une longue coulée d’angoisse. Et une question revient de plus en plus souvent dans les conversations, des cafés de La Réunion aux groupes WhatsApp familiaux. Pourquoi l’actualité est-elle si souvent sombre ?
Biais de négativité
Cette impression n’est pas qu’un ressenti individuel. Elle est aujourd’hui largement documentée par des chercheurs en psychologie, en sciences cognitives et en sociologie des médias. Le premier élément d’explication tient dans notre cerveau lui-même. Les scientifiques parlent de "biais de négativité".
Une mécanique mentale héritée de l’évolution humaine. Pendant des millénaires, survivre signifiait détecter le danger avant tout le reste. Le cerveau humain a donc appris à accorder davantage d’importance à ce qui menace qu’à ce qui rassure. Une mauvaise nouvelle attire naturellement plus l’attention qu’une bonne.
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"Notre cerveau s’accroche au négatif", peut-on lire dans le magazine La Vie, qui rappelle que cette tendance cognitive déforme notre perception du réel. Un train qui arrive à l’heure n’est pas une information. Un train qui arrive avec trois heures de retard devient un potentiel sujet médiatique. Ce principe structure le journalisme depuis ses origines.
Dans les rédactions, un vieil adage résume brutalement cette logique. "Bad news is good news."
Création de malheur ?
Il est écrit que "les médias ne créent pas forcément le malheur. Ils sélectionnent ce qui rompt l’ordre normal des choses. Un meurtre, une catastrophe naturelle ou une crise politique constituent des anomalies". Et l’anomalie attire.
Le chercheur danois Ulrik Haagerup, promoteur du "journalisme constructif", estime même que les médias ont longtemps entretenu une vision déséquilibrée du monde en privilégiant presque exclusivement les conflits et les drames.
Car l’économie médiatique repose désormais sur l’attention. Et l’attention se capte avec de l’émotion. Les plateformes numériques l’ont parfaitement compris. Facebook, TikTok, X ou Instagram favorisent les contenus qui provoquent une réaction immédiate. Colère, peur, indignation, sidération.
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Autrement dit, plus une publication déclenche d’émotions fortes, plus elle est partagée, commentée, poussée par les algorithmes. Résultat, les contenus anxiogènes deviennent mécaniquement plus visibles que les autres.
Des travaux universitaires sur la désinformation montrent d’ailleurs que les contenus émotionnels circulent plus vite et marquent davantage les mémoires. Les chercheurs parlent "d’effet de saillance émotionnelle". Aussi, une information choquante imprime durablement le cerveau, même lorsqu’elle est fausse ou exagérée.
Je suis plus l’actualité, je fuis toute information négative, les atrocités qui se passent c juste insup c’est peut être égoïste mais je suis hypersensible.
— Roseee (@kvsixo) May 27, 2024
Cette mécanique crée une impression de catastrophe permanente. Pourtant, plusieurs indicateurs mondiaux montrent que le monde n’est pas systématiquement plus violent qu’avant. Certaines formes de pauvreté ont reculé. L’espérance de vie a augmenté dans de nombreux pays. Les progrès médicaux restent considérables.
Une actualité fonctionne par exception
Mais ces évolutions positives sont lentes, complexes, peu spectaculaires. Elles génèrent moins de clics qu’un drame en direct.
Le problème, expliquent plusieurs spécialistes des médias, est que l’actualité fonctionne par "exception". On ne parle pas des milliers d’avions qui atterrissent sans incident. On parle du crash. On ne raconte pas chaque jour les millions d’élèves qui suivent normalement leur scolarité. On raconte le harcèlement, le suicide ou l’agression. Ce filtre finit par créer une perception déformée du réel. Non ?
Les réseaux sociaux aggravent encore le phénomène. Parlons en. Avant, un journal télévisé durait trente minutes. Désormais, l’actualité ne s’arrête jamais. Notifications, alertes info, vidéos en boucle, "live" permanents.
L’utilisateur est plongé dans un flux continu de tensions mondiales. Chaque événement dramatique devient instantanément planétaire.
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La pandémie de Covid a marqué un tournant majeur. Beaucoup de psychologues observent depuis une fatigue informationnelle massive. En France comme dans bien des endroits dans le monde, une partie du public dit éviter les informations pour préserver sa santé mentale.
Une exposition excessive aux contenus négatifs peut provoquer anxiété, stress chronique et sentiment d’impuissance.
À La Réunion aussi, cette lassitude se ressent. Entre violences intrafamiliales, vie chère, insécurité routière, tensions sociales ou crises climatiques, l’impression d’une accumulation permanente de difficultés nourrit parfois une forme de découragement collectif.
En faire trop ?
Certains lecteurs accusent même les médias locaux "d’en faire trop". Pourtant, dans les rédactions, beaucoup de journalistes défendent une autre réalité. Leur rôle reste de raconter ce qui dysfonctionne, d’enquêter sur les abus, de signaler les dangers, de révéler ce qui est caché.
En ce moment trainer ici réactive mon trouble anxieux +++ 😭
Je ne sais pas ce qui me terrorise le plus, l’escalade au moyen orient ou les virus d’ornithologues 😱😭
Parfois je me demande si je ne devrais pas couper TOUTE source d’actualités 🙈🙈🙈— ⛰✨SurLesHauts ✨🏔 (@Baudimont2) May 12, 2026
C’est là tout le paradoxe. Une société démocratique a besoin d’une presse capable de montrer les crises et les injustices. "Mais une surexposition permanente au négatif peut aussi finir par déformer notre vision du monde", lit-on encore dans La Vie.
Plusieurs médias tentent désormais d’inventer un autre équilibre, en développant des formats de "journalisme de solutions" ou des enquêtes constructives. L’idée n’est pas de masquer les problèmes, mais de raconter aussi les réponses possibles.
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Reste une réalité incontournable. Le négatif attire davantage. Les études mondiales sur le sujet, dont une de 2022, après le Covid et au début de la guerre en Ukraine, montrent que même les lecteurs qui affirment préférer les bonnes nouvelles cliquent en majorité sur les contenus anxiogènes ou conflictuels.
Une contradiction qui enferme médias et public dans une boucle presque impossible à casser.
Plus l’actualité paraît sombre, plus nous la consultons. Et plus nous la consultons, plus le monde semble sombre. Un cercle devenu l’une des grandes maladies informationnelles du XXIe siècle.


