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Gilberte Pothin, la première femme pompier de La Réunion : celle qui a ouvert la voie

Ecrit par Philippe Madubost – le samedi 23 août 2025 à 14H03
Sur cette photo datant d'un stage effectuée en 1989 à Paris, Gilberte est la seule femme officier et ultramarine présente.

TROIS SIECLES DE FLAMMES (volet 4). En 1970, Gilberte Pothin devient la première femme sapeur-pompier volontaire - et peut-être la première au niveau national - avant de devenir la première femme officier de l'île. À une époque où les effectifs étaient exclusivement masculins, elle a formé des générations de secouristes et ouvert la voie, sans jamais chercher les honneurs.

Le 29 avril 1945, les femmes votent pour la première fois en France. Vingt ans plus tard, elles se voient (enfin) octroyer le droit d’ouvrir un compte bancaire à leur nom et de travailler sans le consentement de leur mari. Pourtant, elles ne peuvent toujours pas devenir pompiers.

Ce n’est qu’en 1976, à la suite d’un décret paru le 25 octobre, que les femmes sont autorisées légalement à rejoindre leurs rangs : « Les corps des sapeurs-pompiers communaux (à l’époque) peuvent être composés de personnels tant masculins que féminins ».

La porte s’ouvre, ou plutôt s’entrouvre : « Cette intégration n’a pas été sans obstacles, qu’il s’agisse de résistances culturelles ou d’une longue tradition masculine dans ces professions », rappelle le commandant Nicolas Folio, auteur du chapitre consacré aux femmes dans l’ouvrage de référence Histoire des sapeurs-pompiers de La Réunion, édité en février à l’occasion des 70 ans du SDIS.

Une histoire qui a sa figure féminine.

Le déclencheur : un accident qui bouleverse tout

En 1970, Gilberte Pothin a 30 ans. Elle est institutrice et mère de quatre enfants. Rien ne la destine à enfiler un jour la tenue des soldats du feu. Jusqu’à ce jour où, en revenant de l’école de terrain Fleury où elle enseigne, elle assiste à un accident : un enfant de 6 ans vient d’être renversé par une 4L. « Les gens disaient autour qu’il était mort sur le coup. Les pompiers sont arrivés, m’ont indiqué où placer mes mains… Je n’ai même pas eu besoin de souffler : le simple fait de le mettre en hyperextension a suffi. Il s’est mis à respirer, puis à pleurer ».

Ce geste, cette vie sauvée, déclenchent une vocation. Elle se forme au secourisme, termine major de sa promotion au brevet, puis devient monitrice – la première de l’île – à une époque où ils se comptaient sur les doigts d’une main localement. Elle est aussi jurée d’examen et assure la formation permanente. Suite logique, elle devient sapeur-pompier volontaire.

Gilberte Pothin lors de sa remise de galons d'officier par le préfet en 1979 (photos Christian Pothin)..

« C’était tous des copains »

Avant elle, c’était quoi la place des femmes chez les pompiers de La Réunion ? « Avant moi, il n’y avait aucune femme pompier à La Réunion. C’était inconnu », répond sans détour Gilberte. Son intégration se fera pourtant sans heurts et même avec le soutien de tous les pompiers. « J’étais très bien accueillie, partout, il y avait beaucoup de respect à mon égard et surtout de l’amitié, j’arrivais n’importe où c’était des copains », tient-elle à souligner.

Encouragée par le colonel Legros, elle passe ensuite avec succès l’examen d’officier au terme d’une formation exigeante durant laquelle elle devra conjuguer avec sa vie de mère de quatre enfants en plus de toutes ses activités annexes. Un diplôme d’officier qu’elle obtiendra « assez facilement », sourit la désormais arrière-grand-mère.

Gilberte avait eu droit à un article dans Télé 7 jours en 1979.

« Fière d’avoir été à la hauteur »

Un parcours hors norme pour lequel elle a toujours pu compter sur le soutien de son mari, Christian Pothin, chef historique du centre de secours du Tampon de 1965 à 1991. En 1979, le préfet Bernard Landouzy lui remet ses galons : elle devient la première Réunionnaise officier pompier et l’une des premières de France. « Ce dont je suis la plus fière ? D’avoir été à la hauteur des officiers que j’ai côtoyés ».

Et commander des hommes, à l’époque, ça faisait quoi ? « C’était tout naturel », répond franco Gilberte dans la simplicité et la franchise qui la caractérisent. Et pour les hommes ? « Pareil ! », s’amuse-t-elle. Elle reste pourtant une exception à l’époque, ici comme au niveau national.

Une femme dans une forêt d’hommes

Une photo résume tout. Nous sommes en avril 1989. Gilberte suit un stage au Centre national d’instruction de la protection contre l’incendie, situé rue Chaptal à Paris, dans le 9ᵉ. Elle est assise au premier rang. Elle est la seule femme et de surcroît la seule utramarine. Autour d’elle, une nuée d’une cinquantaine d’officiers… tous masculins. « C’était normal pour moi, je ne me posais pas de questions. Avec le recul, pas tout à fait… », estime la retraitée avec ses yeux de 2025.

De ce voyage à Paris, elle garde un tout autre souvenir, qui l’a marquée à vie : avoir été la seule femme à monter sur les toits de l’Opéra Garnier durant un stage sur l’organisation des secours dans le monument.

Des images qui marquent une vie

Son action ne s’est pas cantonnée au secourisme. Gilberte Pothin a participé à de nombreuses interventions dont certaines sont restées gravées dans sa mémoire : « Au 27ᵉ, un homme dont la voiture était entrée dans un filaos avait une fracture ouverte du fémur… C’était terrible ».
C’est aussi elle qui assurait la logistique et l’intendance quand les hommes étaient partis combattre le feu avec les moyens de l’époque. « Au début, je n’avais pas de tenue, même les hommes n’avaient pas de tenues, quand mon mari a lui aussi été à Chaptal, en 1973, il n’avait pas d’uniforme », cadre celle qui a terminé sa carrière avec le grade de capitaine.

Gilberte au côté de son mari, Christian, ancien chef de centre historique du Tampon.

La venue du Pape en 1989

Elle a aussi assuré la mise en place pour la partie secourisme de dispositifs d’envergure, comme la venue du pape Jean-Paul II en 1989, avec près de 200.000 personnes à sécuriser. Ou encore la messe de l’Ascension au Piton des Neiges avec le problème de gens qui « montaient le matin en hélico mais qui était ensuite incapables de redescendre ».

Une pionnière… qui ne s’en revendique pas

Un combat toujours en marche : « Les débuts ont été timides mais grâce à des pionnières comme elle, d’autres femmes ont suivi son exemple », lui rend hommage le commandant Folio. Il cite notamment Marie-Nelle Payet, qui intégrera les pompiers à la fin des années 70 et deviendra la première femme sapeur-pompier professionnelle participant aux feux du Maïdo en 1988 (Gilberte Pothin est restée volontaire NDLR). En 1991, elle deviendra la première femme à diriger une caserne sur l'île, à l'Etang-Salé, avec 40 sapeurs-pompiers sous son commandement.

Encore peu de femmes

Pourtant, si les femmes sont plus présentes désormais au sein du SDIS de La Réunion, elles restent minoritaires. En 2023, les femmes représentaient environ 19 % des effectifs totaux des sapeurs-pompiers en France. C’est environ 17 % à La Réunion, malgré des portes désormais grandes ouvertes. 

« Je suis un peu surprise qu’il y en ait encore si peu », réagit Gilberte. Son conseil aux jeunes ? « Tout dépend de la motivation. Il faut se former : on ne devient pas officier pompier sans étudier ».

“Pour moi, c’était normal”

A-t-elle conscience d’avoir été une pionnière pour les autres femmes ? « Pas vraiment, je m’occupais de mon travail, de ce qu’on me demandait de faire. Une pionnière ? Maintenant, je me dis que oui mais à l’époque, on n’y pensait pas ». Pas de fierté particulière : « Pour moi, c’était normal, je faisais comme ça, sans penser au lendemain, mais maintenant je me dis qu’il fallait le faire, après la classe, la MJC, le lycée, il fallait le faire ».

La première de France ?

De surcroît quand on sait que la première femme reconnue officiellement comme pompier en France, Françoise Mabille, l’est devenue en 1974. Soit quelques années après la Réunionnaise. « Le nom de Gilberte reste ignoré. Peut-être parce qu’elle est de La Réunion. Peut-être parce que ses fonctions n’étaient pas encore institutionnellement “reconnues”. Mais sur le terrain, elle faisait tout. Et mieux que beaucoup », juge à ce sujet le commandant Nicolas Folio.

Ce qui fait sourire Gilberte : « On me dit que j’ai été la première en France… Ça fait quoi ? Je ne sais pas ».

Pas (encore) de reconnaissance officielle

Un parcours qui continue de susciter le respect et des vocations. Et pourtant, Gilberte n’a jamais été décorée ou mise à l’honneur pour ce parcours atypique et précurseur. Certains suggèrent que l’erreur soit rattrapée l’an prochain à l’occasion des 50 ans du décret de 1976 ou de l’inauguration de la prochaine caserne du Tampon… En l’honneur de la première d’entre toutes.

Etiquettes : Pompiers | SDIS

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