Fonker de Sarah Assama : "Mon abstention n'était pas un acte de défiance."

Quelques jours après avoir été déchue de ses fonctions de première adjointe, Sarah Assama revient, dans une tribune aux accents de fonker, sur son parcours personnel et politique ainsi que sur la récente décision de la majorité de Sainte-Suzanne de lui retirer son écharpe. L'élue affirme avoir "attendu avec patience et persévérance" les délégations nécessaires à l'exercice de ses missions et assure que son abstention lors du vote des subventions aux associations procédait exclusivement d'une volonté de prévenir toute situation de "conflit d'intérêts, réelle ou apparente". Un argument mis en avant par le maire et sa majorité pour expliquer son choix de retirer son écharpe à l'élue.
La tribune de Sarah Assama :
I. Les racines — La Marine, la Mare, et la dignité d'un nom
Je m'appelle Sarah ASSAMA. Je porte mon nom avec fierté — parce qu'il incarne une histoire.
Mon grand-père, Marcel ASSAMA — que tous appelaient Nono — était originaire du quartier de la Marine, à Sainte-Suzanne. En 1946, il a quitté ce quartier pour rejoindre la Mare, à Sainte-Marie, afin de travailler à la SB — la Sucrerie de Bourbon, l'usine sucrière qui faisait alors battre le cœur économique du nord de l'île. Il était de ces hommes simples et droits dont le labeur silencieux a construit cette terre.
Mon père, Renè ASSAMA n'était pas un homme ordinaire. Il était militant du PCR — le Parti Communiste Réunionnais de Paul Vergès. Un homme de conviction, d'une rigueur morale absolue, et d'un cœur profondément tourné vers les plus modestes.
Le 4 mars 1973, lors des manifestations à Sainte-Marie, il a utilisé son seul costume, celui de son mariage, pour confectionner un épouvantail qu'il a planté devant la mairie, alors dirigée par Yves Barau. Cet épouvantail représentait Michel Debré. Ce geste fort traduisait sa lutte profonde contre un pouvoir qu'il jugeait colonialiste. Un pouvoir qui exilait abusivement la jeunesse réunionnaise dans des familles maltraitantes en métropole (les enfants de la Creuse). Un pouvoir qui envoyait les lauréats des concours de la fonction publique loin de leur terre natale.
Mon père n’a pas utilisé une banderole imprimée, ni un slogan préfabriqué. Il a utilisé son bien le plus précieux, son costume de marié, et l’a offert pour exprimer sa contestation. Je suis la fille de cet homme.
Le sang de mon père coule dans mes veines. J'ai grandi avec son histoire, ses valeurs, ses principes, sa droiture, sa soif de justice et son besoin fort d’aider les plus vulnérables.. Mon père avait une rigueur de droite mais un coeur de gauche.
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II. L'exil — Dieppe, Paris, et la dignité d’une famille
Aprés mon baccalauréat, j’ai du quitté mon île, ma famille. pour mes études supérieures. Comme beaucoup de jeunes réunionnais j’ai vécu l’exil.
Je suis partie à Dieppe, en france métropolitaine, seule et sans argent, Mais le coeur vaillant comme mon père — j’ai affronté le froid, le racisme les humiliations sans jamais me plaindre et j’ai réussi.
En 1998, lauréate du concours. J'ai intégré l'IFSI de Villejuif — l'Institut de Formation en Soins Infirmiers du Centre Européen des Maladies du Foie. Pour payer mes études, pendant trois ans j’avais deux emplois, une formation mais un seul rêve: devenir soignante.
En 2001, j'ai obtenu mon Diplôme d'État d'infirmière. Spécialité : accompagnement à la fin de vie. Pas par hasard. Parce que j'avais compris très tôt que le soin le plus difficile c'est celui qu'on donne quand on ne peut plus guérir. Je suis spécialisée dans le soin de l'être humain dans ce qu'il a de plus fragile, de plus intime, de plus ultime.
J'ai été recrutée à l'APHP — l'Assistance Publique des Hôpitaux de Paris — à Villejuif, dès ma sortie d'école. En 2002, je suis devenue fonctionnaire hospitalière. J'ai exercé dans l'Hexagone. Loin de mon île, loin de ma famille j’ai été au service des malades de Paris.

III. L’engagement d’une soignante
La vie ne m’a pas épargnée. Elle m’a forgée.
En septembre 2003, j'ai accueilli mon père et ma mère chez moi, à Paris. Ils sont venus parce que j’étais leur fille, parce que j’étais infirmière.
Mon père souffrait d'une dégénérescence des fonctions rénales. Il avait besoin d'une greffe. J'ai accompagné ses souffrances et ses peurs à chaque étape de son parcours médical. J’étais infirmière de l'APHP le jour et juste une fille dévouée la nuit. Je l'ai soutenu, encouragé motivé jusqu’à la réussite de sa greffe et son retour sur sa terre natale en 2004. J’ai tenu mon père dans mes bras jusqu’a son dernier souffle. J’ai porté l’Homme qui avait lutté toute sa vie pour l’égalité, la fraternité, la liberté.
En septembre 2005, c’est mon frere accompagné de sa femme et leur bébé de 22 mois que j’ai accueilli à Paris.
Mon frère souffrait d’un cancer du foie. J’ai vu la douleur de prés, celle que les mots de décrivent pas. J’ai été la soeur soignante. Même aprés l’expérience éprouvante de mon père, j’avais encore la foi d’espèrer pour lui et sa famille que la vie serait victorieuse. En septembre 2006 mon frère est décédé.
Nous étions cinq. Les deux frères, les parents et moi. Les cinq doigts d’une même main. La vie en a décidé autrement. Nous n’étions plus que quatre. J'ai rapatrié son corps à La Réunion. Je l'ai ramené sur la terre de Nono.
Puis j’ai continué mes missions avec la même conviction. Je porte les morts dans mon coeur et je soigne les vivants. Aprés 14 ans d’exile, j’ai quitté la fonction publique hospitalière pour me mettre au service de la population réunionnaise avec force et détermination. Je suis animée chaque jour par la même passion. La vie.
IV. Le retour — Bagatelle, Sainte-Suzanne, et la maison retrouvée
Le 2 février 2010 j'ai ouvert mon cabinet à Bagatelle, Sainte-Suzanne. La ville de Nono. La ville où mon grand-père Marcel ASSAMA avait ses racines avant de partir travailler à la Mare en 1946. Je revenais, soixante-quatre ans plus tard, planter mes propres racines dans cette même terre. Je me suis mariée à un Saint-Suzannois de naissance. J'ai construit mon foyer, ma vie d'épouse, ma vie de mère. Avec fiereté je paie mes impôts ici. Je sers ici. Je soigne ici. Je vis ici.
A Sainte Suzanne, je ne suis pas venue par hasard. Je suis revenue chez moi avec l’ambition d’accompagner, aider, soutenir les miens. Je considère chaque habitant de la ville comme un membre de ma famille.

V. L’engagement politique
Mon engagement politique en tant que conseillère municipale est intrinsequement lié à mon engagement de soignante.
Depuis des années, j'étais témoin d'une souffrance silencieuse qui se répétait dans toutes les familles de Sainte-Suzanne : quand un proche mourait à domicile, la famille devait attendre — des heures, parfois toute une nuit — qu'un médecin arrive pour signer le certificat de décès. Attendre avec le corps de celui qu'on aime. Attendre dans la douleur, dans l'impuissance, dans le froid du deuil. Cette attente-là, je la trouvais inhumaine.
En 2020, j'ai rejoint l'équipe municipale de l'ancien maire Maurice GIRONCEL comme conseillère municipale. Et j'ai mené un combat — auprès du Conseiller Départemental René Sotaca — pour changer ça. En mars 2023, j’ai été la première infirmière libérale du Département de la Réunion à délivrer un certificat de décés.
De manière trés sommaire, voila ce que je fais, voila qui je suis.
Aujourd’hui, je suis élue première adjointe à l'issue du scrutin municipal du 28 mars 2026. Cette éléction exprime la reconnaissance de ces familles que j’ai accompagnées pendant tant d’années. Je vois la confiance de la population de Sainte Suzanne.
J’accepte cette responsabilité. J’ai la volonté constante de mettre mon expertise de soignante au service de l'action publique. J’ai assumé la Vice-Présidence du Centre Communal d'Action Sociale. J'ai attendu avec patience et perséverance que les délégations nécessaires à l'exercice plein et entier de mes missions me soient accordées.
J’inscris mon action dans le respect des principes fondamentaux qui gouvernent la République. Mon abstention lors du vote portant sur les subventions aux associations n'était pas un acte de défiance — elle était l'accomplissement d'une obligation légale imposée par la loi n°2013-907 du 11 octobre 2013, qui prescrit à tout élu de prévenir toute situation de conflit d'intérêts, réelle ou apparente. Ces principes ne constituent pas de simples références juridiques ; ils fondent la confiance entre les citoyens et leurs institutions. Ils ont guidé chacune de mes décisions.
Ma décision procède exclusivement de cette analyse institutionnelle et de la volonté de préserver la cohérence de mon engagement public. J'assume pleinement ce choix — avec la sérénité de celle qui sait que l'éthique n'est pas négociable, et la détermination de celle qui continuera, quoi qu'il arrive, à servir les habitants de Sainte-Suzanne.
Je souhaite exprimer ma profonde gratitude aux habitantes et aux habitants de Sainte-Suzanne pour la confiance qu'ils m'ont toujours témoignée — d'abord comme soignante, ensuite comme élue. Cette confiance demeure pour moi un honneur et une responsabilité.
Je poursuis mon engagement au service de la ville et de la Réunion avec le même sens du devoir, la même éthique, la même exigence. Je continue à avancer forte de la confiance que la population m’a accordée grâce à un travail de qualité sur le terrain. Soignante et élue j’avance le coeur vaillant car j’ai le soutien de mes patients, de mes collègues, des habitants de Sainte Suzanne, des responsables insitutionnels, et de ma famille.
À mes patients, habitants, élus, famille...
ceux que je soigne depuis des années, ceux qui m'ont ouvert leur porte et leur coeur. Je partage votre vie et votre intimité avec humilité. Je vous remercie.
Aux habitants de Sainte-Suzanne, ceux qui m'ont écrit, appelée, serrée dans leurs bras au bord de la rue, dans les commerces, sur les marchés. Chaque message, chaque mot, chaque geste m’a conforté, reconforté et rappelé pourquoi je me suis engagée. Chaque mot, chaque geste m’a donné la force d'avancer la tête haute. Je vous remercie.
Aux élus et responsables institutionnels du territoire, ceux qui, dans la discrétion, ont manifesté leur solidarité, exprimé leur confiance dans mon projet et dans ma personne — Votre soutien, silencieux mais réel, m'a confirmé que ce que je porte a du sens au-delà des frontières d'une seule commune. Je vous remercie
À ma famille, à mes proches, qui ont choisi la liberté, l’égalité et la fraternité sans jamais fléchir, je vous remercie. Avec toute ma gratitude, et la certitude joyeuse que le meilleur reste à venir — pour moi, et surtout pour vous.
Le combat continue ...
Sarah ASSAMA
Petite fille de Nono, Fille de René, Infirmière, Elue à la Mairie de Sainte Suzanne, Femme Réunionnaise


