Entre François Caillé et David Vital, les pots de vin avaient pour nom de code « bouteilles »

David Vital est jugé pour corruption devant le tribunal judiciaire de Saint-Denis, lundi 9 février, aux côtés de François Caillé, de son ex directrice générale et de l'ex employé chargé des appels d'offre pour les achats de véhicule à la mairie de Saint-Paul. Il est question de quatre marchés publics présumés truqués où les pots de vin avaient pour nom de code "bouteilles". Les coulisses de l'enquête sur David Vital (3/3).
Les fausses factures de la société d’électricité n’impactent pas seulement les cinémas d’Yves Ethève ou Air Austral. L’une d’elle apparaît aussi dans la comptabilité du groupe Caillé pour un montant d’un peu plus de 26.000 euros. Soi-disant en vertu d’un arriéré lié à un contrat de prestation de services liant Prométhée Services au groupe automobile, moyennant une rémunération mensuelle qui frise les 3.000 euros. La même société d’électricité intervient au secours de David Vital pour l’acquisition d’une Peugeot 508 avec un règlement de 17.500 euros sur un total de 44.000 euros. Le reste ayant été réglé par des chèques émanant d’autres sociétés en affaire avec lui.
Si François Caillé et sa directrice générale d’alors admettent avoir fermé les yeux sur ces infractions financières, ils expliquent avoir péché par faiblesse ou ignorance pour lui et avoir agi sur ordre de son patron pour elle. Mais ce volet fausse facture et recel d’abus de biens sociaux n’est qu’une mise en bouche quant aux délits reprochés aux dirigeants du groupe Caillé. Le gros de l’épreuve qui attend François Caillé, son ami David Vital et son ex-directrice générale, Nelly Darouèche, repose sur une série de marchés publics présumés truqués avec la mairie de Saint-Paul.
Une galerie de messages parlants
Une fois encore, les policiers ont eu vent de l’affaire grâce à la galerie de messages collectés sur le portable de David Vital. Ses échanges avec François Caillé et Divene Nany, employé municipal en charge de la préparation et de l’analyse des appels d’offres pour les achats de véhicules, sont éloquents.
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Le premier marché litigieux a été passé en août 2018. Le groupe Caillé a remporté deux lots pour un montant total de 285.735 euros avec un délai de livraison court compris entre un et cinq jours après la notification d’attribution du marché. Un critère de sélection d’importance puisqu’il intervient en seconde position après le prix des véhicules.
« Une réduction du loyer mensuel en LOA »
Il s’avère que des mails saisis en perquisition démontrent que le groupe Caillé était dans l’incapacité de respecter l’engagement d’une livraison aussi rapide, les derniers véhicules ayant été promis pour la fin du mois de janvier… 2019. Le bât blesse encore quand, au beau milieu de la publication de l’appel d’offres et de l’attribution des lots par la commission, Divene Nany réclame à François Caillé « une réduction du coût d’acquisition, donc du loyer mensuel en LOA » pour son projet d’acquisition d’une Peugeot 3008. Ce que le bon de commande signé entre les deux parties confirme avec un loyer mensuel remisé à hauteur de 28 euros et des poussières.
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« Demande à Nelly de préparer les 8 bouteilles stp »
En 2020, un autre marché s’avère juteux pour le groupe Caillé avec quatre lots remportés pour un montant de 699.967 euros. Toujours dans la boucle, Divene Nany transmet des éléments précis de l’appel d’offres à David Vital un mois avant sa publication. Une quinzaine de jours plus tard, Ce dernier envoie à François Caillé ce message parlant : « (..) J’ai eu Divene au téléphone l’appel d’offres de St-Paul est de 900.000 euros. Il faut qu’on se voie rapidement (..). »
Un mois avant l’ouverture des plis, David Vital écrit à François Caillé : « (..) Demande à Nelly de préparer les 8 bouteilles stp. Merci à toi. Je t’embrasse. » Au cours de sa garde à vue, David Vital reconnaîtra que les "bouteilles" lui servaient de code pour réclamer le versement d’espèces. Ainsi, huit bouteilles correspondaient bien à 8.000 euros. Ce qui par ailleurs n’est pas sans rappeler les kilos de letchis ou de mangue utilisés comme nom de code à la mairie du Port.
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« J’ai reçu une contrepartie. J’ai dû faire une facture au groupe Caillé »
En audition, Divene Nany et David Vital ont confirmé avoir échangé des informations confidentielles avant la publication de l’appel d’offres. David Vital a même déclaré à propos du versement d’une éventuelle commission : « Je ne sais plus, mais j’ai reçu une contrepartie. J’ai dû faire une facture au groupe Caillé. » Divene Nany tentera bien de se réfugier derrière la pratique du « sourcing », qui consiste à se procurer des informations en amont de l’appel d’offres. Le souci est que personne à la mairie, chez Caillé ou ses concurrents, ne trouvera trace de ce type de démarche autorisée mais très encadrée.
Le troisième marché incriminé portant sur huit lots a été publié en septembre 2021. Comme la totalité des offres déposées par le groupe Caillé était hors délai, le marché a été déclaré infructueux. Les policiers ont cependant découvert qu’une rencontre avait été organisée dans un hôtel entre l’incontournable Divene Nany et deux employés du groupe Caillé en charge des marchés publics, trois jours seulement avant la date limite de dépôt des offres.
« Au BOTC après mon tennis ?? A l’arrière, c’est discret. Ou alors à l’étage, encore mieux »
Le dernier marché dans le viseur de la justice a permis au groupe Caillé de remporter six lots sur un total de huit pour un montant de 516.881 euros en 2022. Trois jours avant sa publication, David Vital en informe François Caillé de manière urgente. Il est pressé de rencontrer son ami, malheureusement en déplacement à Mayotte. A son retour, les deux hommes envisagent un rendez-vous avec Divene Nany. David Vital souhaite qu’il se déroule au domicile du capitaine d’industrie. Voici la réponse de François Caillé : « Pas possible chez moi. J’ai de la famille en ce moment. Au BOTC, après mon tennis ?? A l’arrière, c’est discret. Ou alors à l’étage, encore mieux". La réunion a bien eu lieu comme l’ont indiqué David Vital et l’employé de mairie.
Cinq jours plus tard, une série de messages échangés entre François Caillé et David Vital confirment qu’une négociation est bien en cours à ce sujet. David Vital : "François. Je viens de quitter la personne. J’ai négocié 45 bouteilles. De 60, il est passé à 45. J’ai négocié ferme pour toi. On aura tous les lots de bouteilles de champagne. Donne-moi vite ton feu vert ou pas (..) » François Caillé : « Niet. Je t’ai dit 40 maxi, je n’irai pas plus loin. »
"Il me fait peur quant à sa capacité à garder tout cela secret et confidentiel"
David Vital : « Je viens de l’avoir au téléphone. Il est ok pour 40. Mais le gars était chaud même très chaud. Pour 5.000 euros de plus on risquait de perdre 1.100.000 euros (Ndrl : montant du marché annoncé par David Vital à François Caillé lors d’un précédent message). » David Vital : « Je lui donne une moitié samedi matin ou pas ?? (..) » François Caillé : « Passe demain apm au siège, Nelly te donnera les 20.000. » Deux jours avant, Divene Nany écrivait à François Caillé : « (..) Tout est calé, absolument tout et je dois dire qu’heureusement car en face ils ont été agressifs dans leur offre. Je laisse David t’expliquer tout ça (..) »
Au-delà des bouteilles qui symbolisent les milliers d’euros de pots de vin espérés, les enquêteurs ont retrouvé des messages pour un entretien d’embauche de Divene Nany en tant que « candidat pressenti pour traiter le sujet appels d’offres » au sein du groupe Caillé. Au terme de cet entretien, la DRH est apparue plus que réservée sur sa candidature : « (..) Il n’a pas été très « fin » dans son argumentaire (..) Il a particulièrement mis en avant le relationnel politique qu’il détient et qui lui permettra d’obtenir des informations confidentielles et d’orienter la rédaction des cahiers des charges des appels d’offres (..) Dans le fond, on sait que ce type de pratiques existe… mais de là à l’exprimer ouvertement devant moi m’interpelle voire me fait peur quant à sa capacité à garder tout cela secret et confidentiel. »
Il menace de faire "annuler le marché de la mairie de la Saint-Paul"
Après l’attribution du marché, Divene Nany, qui a déjà quitté son poste en mairie, redoute de ne pas obtenir l’emploi qu’il convoitait dans le groupe Caillé comme l’indiquent des messages échangés avec David Vital. N’ayant aucun retour de la DRH concernant son embauche, il menace même de faire « annuler le marché de la mairie Saint-Paul ». Il exige encore plusieurs dizaines de milliers d’euros de la part de David Vital avec qui le torchon brûle.
Face aux policiers, Divene Nany chiffre son dédommagement pour cette promesse non tenue à « 5.000, 10.000, je ne sais pas ». Il réclame en outre à David Vital l’équivalant de « 5 bouteilles ». Soit 5.000 euros en langage décodé, après avoir été « relancé par son contact à la mairie » qui aurait servi d’intermédiaire sur le marché de 2022 à la faveur du groupe Caillé.
"J’ai joué ma tête pour le groupe Caillé et toi, David"
Criblé de dettes, Divene Nany transmet un fichier à David Vital où il récapitule ses interventions en faveur du groupe Caillé. Il indique avoir fait gagner « 2.500.000 euros de commandes sur 4 ans sauf pour l’année 2021 où Caillé n’a pas déposé l’offre dans les temps », avec une perte sèche de 600.000 euros. Il rappelle notamment ses prises de risques en 2020 où, dit-il, « j’ai joué ma tête pour le groupe Caillé et toi, David ». Il liste aussi pour les appâter les noms de ses contacts privilégiés dans les mairies de La Possession, du Port, de Saint-Louis, de Saint-André ou encore du Département et de la SPL Edden.

L’exploitation des comptes bancaires de l’ex employé de mairie témoigne de virements avec Prométhée mais aussi du dépôt de plus 25.000 euros en cash. En dépit de ces versements, il réclame à cors et à cri près de 20.000 euros à David Vital jusqu’en février 2024. « J’en ai marre que tu me roules. Une dernière fois avant que mi viens faire le siège devant out case… »
"David Vital était mon caillou dans la chaussure dans le groupe Caillé"
Interrogé, un employé de chez Caillé affecté aux appels d’offres livre une réponse éclairante : « Je n’ai pas participé à ce système frauduleux, mais j’ai pu avoir un rôle indirect en tant qu’exécutant. Je ne souhaite pas m’étendre sur le sujet au vu de ma situation professionnelle. » Pour sa part, la directrice générale, Nelly Darouèche, a fait des aveux. Elle a admis avoir remis des espèces à David Vital dans le cadre de marchés truqués. Idem pour les fausses factures payées rubis sur l’ongle par le groupe Caillé pour servir d’alibi à la sortie de fonds en faveur de Davis Vital.
Nelly Darouèche a convenu encore qu’une partie du cash récupéré auprès de stations-services a permis de rétribuer Divene Nany sur ordre de François Caillé. Par ailleurs, elle ne s’est pas privée de dire qu’elle était "l’exécutante" et qu’elle a "alerté François Caillé à plusieurs reprises" parce que, dit-elle, "je ne voulais pas travailler avec David Vital". Et de préciser à son sujet : "David Vital était mon caillou dans la chaussure dans le groupe Caillé". Son regret ? "De ne pas avoir été assez convaincante auprès de François Caillé pour sortir David Vital du groupe. Et de le sortir de son influence".
"J’ai fait la connerie de donner de l’argent à Vital. Et nous obtenons plus de marchés grâce à cela"
François Caillé, quant à lui, a confirmé avoir donné pour instruction à sa directrice générale de remettre des espèces à David Vital dans le cadre des marchés truqués. Le tout maquillé pour partie au moyen des fameuses fausses factures. « C’est avec Nany que nous arrivons à être plus compétitifs. Et c’est là que ça dérape, où Vital me dit qu’il faut que je rentre dans le système si je veux gagner beaucoup plus de marchés. Et c’est là que j’ai fait l’erreur de tomber dedans (..) » Faisant référence à la crise des gilets jaunes et du Covid, François Caillé ajoute : « Dans ce contexte-là, j’ai fait la connerie de donner de l’argent à Vital. Et nous obtenons plus de marchés grâce à cela. J’ai fait cela pour protéger mon groupe, mes salariés. »
Divene Nany admet du bout des lèvres être intervenu en faveur du Groupe Caillé en échange d’une promesse d’embauche. Tout comme François Caillé d’ailleurs. Il admet avoir reçu de menus cadeaux de la part de David Vital comme des bouteilles et une paire de lunettes de soleil d’occasion mais d’une marque qui fait référence. Il est encore question d’un séjour à l’île Maurice en famille tous frais payés d’environ 4.000 euros qu’il peine à reconnaître alors que David Vital valide face aux policiers. Enfin, il n’est pas en mesure d’expliquer le versement d’environ 25.000 euros en liquide sur son compte bancaire en l’espace de deux ans.
"Si la méthode est grossière, il n’en reste pas moins que l’on faisait appel à David Vital pour son réseau d’influence"
Au-delà d’avoir rétribué ou remis des cadeaux à Divene Nany pour ses interventions au profit du groupe Caillé dans le cadre de quatre marchés publics, David Vital a avoué avoir reçu une série de pots de vins à titre personnel. Il parle de 20.000 euros en espèces et de virements dont il peine à quantifier le montant. Tout comme il a confirmé le système de fausses factures également éprouvé avec les cinémas d’Yves Ethève ou encore Air Austral. Par contre, il s’accroche à la version de prétendus arriérés pour des prestations que ni lui ni les intéressés ne sont en mesure de justifier.
Voici comment le directeur d’enquête du STPJ résume le système mis en place par David Vital, entremetteur haut en couleur dont le modèle est Bernard Tapie. "Si la méthode est grossière, il n’en reste pas moins que l’on faisait appel à David Vital pour son réseau d’influence, ses connaissances en haut lieu, et ses capacités d’intervention supposées et réelles auprès de nombreux acteurs des milieux de la politique, du judiciaire, de l’entreprise, des médias et autres…" Il faut y ajouter ses efforts pour inspirer la crainte et ce sentiment de toute puissance, teinté d’impunité, qui faisait dire à la plupart de ses interlocuteurs qu’il serait éternellement intouchable.


