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Delphine Hélod, l'affranchie dont la pierre tombale a été retournée pour mettre en scène la fausse sépulture de La Buse

Le spectacle « Delphine Hélod », dont la première aura lieu le 23 octobre au Théâtre de Champ-Fleuri, s'attache à faire sortir de l'oubli le nom de cette esclave affranchie 9 mois avant sa mort le 13 mai 1836. Bien que d'une valeur historique et patrimoniale unique, sa pierre tombale du cimetière de la Caverne avait été retournée pour des raisons mercantiles, afin de mettre en scène la fausse tombe du pirate La Buse.
Ecrit par Thierry Lauret – le dimanche 1 septembre 2024 à 16H23
La pierre tombale de Delphine Hélod au cimetière de la Caverne.

« A la mémoire de Delphine Hélod née à Sainte-Marie le 7 août 1809, décédée à Saint-Paul le 13 mai 1836. Sa bonne conduite, ses bons sentiments, son affection pour ses maîtres lui valurent la liberté et ce faible témoignage de leurs regrets ».

L'épitaphe inscrite sur la pierre tombale de Delphine Hélod, qui repose au cimetière marin de Saint-Paul, constitue un vestige unique dans l'île. Si les esclaves affranchis pouvaient prétendre à être enterrés au milieu de la bonne société, leur prénom et leur nom accompagnés d'une croix constituaient le plus souvent la seule trace de leur passage sur terre.

Pour l'historien Prosper Eve, la réhabilitation de Delphine Hélod relève d'un « combat de plus de trente ans». Un combat « un peu solitaire », ajoute-il, en relatant comment il avait appris, stupéfait, au début des années 1980, que la pierre tombale d'une esclave affranchie du cimetière marin aurait été sciemment retournée, une décennie plus tôt, afin de mettre en scène une fausse tombe du pirate La Buse.

Si le célèbre bandit calaisien Olivier Levasseur a bien été exécuté à Saint-Paul le 7 juillet 1730, aucune archive ne renseigne l'endroit où sa dépouille a été enterrée. Et il y a très peu de chances que ce soit au cimetière de la Caverne, parmi les notables de la colonie.

La fausse tombe du pirate La Buse est l'une des plus fréquentées du cimetière.

« A l'époque j'ai essayé d'avoir la municipalité pour savoir si cette histoire transmise oralement était vraie, mais je n'ai pas eu de réponse. Mais c'est normal, parce que c'est le président du syndicat d'initiative qui était à l'origine de la tombe factice de La Buse », relate le professeur émérite à l'université de La Réunion, en rappelant que l'inscription pour le moins incongrue « Bienvenue » était même apposée à l'entrée du cimetière.

La tombe de l'esclave affranchie Delphine Hélod a-t-elle été choisie délibérément pour être effacée de la mémoire collective au profit du souvenir du personnage romanesque de La Buse ? Ou s'agit-il d'un simple hasard ? Prosper Eve n'a pas de preuve catégorique sur le sujet, mais la portée symbolique de l'acte demeure frappante.

 

« Ils ont retourné la tombe et ils ont fait des photos »

 

« Sous la mandature d'Alain Bénard [maire de Saint-Paul de 1999 à 2008, Ndlr], un soir avec une équipe et son adjoint à la culture, ils sont allés dans le cimetière, ils ont retourné la tombe et ils ont fait des photos », rembobine Prosper Eve. « Cela a été publié ensuite dans un livre de l'historien Bernard Marek édité par la mairie de Saint-Paul, c'est comme cela que j'ai eu la preuve qu'il s'agissait bien de la pierre tombale de Delphine Hélod. »

La tombe de cette esclave affranchie aura donc été profanée à deux reprises au cours du XXè siècle : la première fois lors de la macabre mise en scène de la fausse tombe du pirate La Buse, la seconde afin de vérifier si les histoires qui circulaient à ce sujet étaient exactes.

En dehors de l'épitaphe laissée par ses anciens maîtres monsieur et madame Mallac, on sait peu de choses sur l'existence de Delphine Hélod. Si ce n'est qu'elle était couturière, installée près du marché de Saint-Paul, et qu'elle avait été affranchie par un arrêté du gouverneur Philippe Cuvillier du 29 août 1835, soit neuf mois avant sa mort. Pour être rendue libre, une esclave devait avoir une profession, et Delphine Hélod reste considérée comme la première esclave couturière de l'île. Un métier hautement symbolique lorsque l'on se souvient que les serviles étaient le plus souvent privés du droit de mettre des chaussures ou de porter autre chose que leurs vêtements de travail.

Les services de l'Etat ont refusé que la pierre tombale de Delphine Hélod soit posée dans l'allée centrale qui mène à la sépulture de Leconte Delisle.

Lorsque que Yoland Velleyen est nommé adjoint à la culture de Saint-Paul en 2014, Prosper Eve renoue le contact avec la municipalité pour tenter d'obtenir la réhabilitation de la tombe de Delphine Hélod. Selon l'historien, l'élu à la culture et conseiller régional demande à l'époque à la Direction des affaires culturelles (Dac OI) que la pierre tombale soit installée dans l'allée centrale du cimetière marin, afin de lui offrir la place qu'elle mérite sur le plan patrimonial.

Les services de l’État refusent, arguant que cela gâcherait la perspective offerte aux visiteurs sur la tombe du poète Leconte de Lisle, et attribuent à l'esclave un espace dans un coin isolé. Devant l'insistance de Yoland Velleyen et de Prosper Eve, la Dac OI concède un emplacement en bordure de l'allée centrale du cimetière de la Caverne, non loin de Leconte de Lisle. Le 19 décembre 2018, une cérémonie d'hommage est organisée devant la pierre tombale de Delphine Hélod, dont l'épitaphe gravée, bien qu'effacée par le temps, est désormais visible.

 

« La colonie s'y est opposée car l'épitaphe avait une portée abolitionniste »

 

C'est cette histoire, celle d'une esclave affranchie devenue couturière, morte dans la fleur de l'âge et effacée du cimetière où elle reposait, que l'universitaire a voulu raconter dans la pièce de théâtre « Delphine Hélod » qui sera jouée le 23 octobre prochain au théâtre de Champ-Fleuri. Un projet initié par Zakaria Mall, le président de l'agence Komkifo, qui figurait parmi les militants culturels présents lors de l'hommage du 19 décembre 2018.

Prosper Eve a plus récemment encore eu l'occasion de réhabiliter la mémoire d'une autre esclave, dont l'épitaphe avait soulevé un tollé dans la bonne société créole. « Au cimetière de Saint-Benoît, quand l'esclave Cécilia a été enterrée, son père Janvier avait demandé à son maître de faire une petite épitaphe, une croix avec son nom. Le maître a décidé de rédiger un texte, mais la colonie s'y est opposée car l'épitaphe avait une portée abolitionniste », relate le professeur émérite.

Ses recherches lui ont permis de retrouver l'épitaphe interdite et le maire de Saint-Benoît, Patrice Selly, a accepté sa proposition de l'inscrire sur une stèle qui a été posée le 20 décembre 2021 à l'entrée du cimetière.

L'hommage du maître de Janvier à sa fille Cécilia est poignant : « Condamnée en naissant au joug de l'esclavage, elle eut longtemps gémi dans ce monde pervers et fait de la douleur un long apprentissage si la mort à vingt ans n'avait brisé ses fers ».

Une plaque réhabilitant Delphine Hélod a été posée près de la fausse tombe de La Buse.

Une plaque a été posée près de la fausse tombe de La Buse.

La stèle de l'esclave Cécilia au cimetière de Saint-Benoît.

« Delphine Hélod », un spectacle vivant sur la mémoire effacée d'une esclave affranchie

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