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Congelés depuis des années, les corps de Lise Leroy et de sa fille ont quitté La Réunion pour les USA

L’improbable projet de la famille Leroy a abouti. Après 24 ans d’une lutte acharnée face à l’administration mais aussi d’une longue période d’oubli, les corps de Lise Leroy, décédée en 1999, et de sa fille décédée en 2020, ont quitté les casiers de la morgue du CHU et du centre funéraire de Prima début août. Direction les Etats-Unis.
Ecrit par Ludovic Grondin – le lundi 11 septembre 2023 à 08H00
Lise Leroy (en bas à gauche), entourée de sa fille Joëlle et de son fils Michel

Du temps, beaucoup de temps, et de l’argent, beaucoup d’argent. Le projet fou de la famille Leroy a finalement abouti.

Le corps de Lise Leroy et celui de sa fille sont arrivés à leur destination finale début août après un combat acharné devant les tribunaux d’une part, face à l’administration d’autre part, et sans compter les écueils d’ordre logistique.

Le corps de Lise Leroy était conservé au CHU de Bellepierre depuis 1999. Une éternité et un fait sans précédent évidemment à La Réunion. Il a fallu toute la détermination de ses deux enfants pour que son corps parvienne à être préservé malgré les obstacles.

Le 13 juillet 1999, Lise Leroy, infirmière, décède. Joëlle et Michel, ses enfants, tous deux enseignants à la cité scolaire du Butor à Saint-Denis, envisagent de la conserver par -30° dans un congélateur vitré dans leur maison mais, suite au refus du préfet de l’époque, ils avaient saisi le tribunal administratif puis la cour administrative d’appel de Bordeaux. Les juridictions les avaient déboutés de leur demande en considérant que cette méthode de conservation à domicile, au-delà des six jours possibles après un décès hors cadre criminel, n’est pas autorisée en France. L'autre obstacle légal résidait dans le fait que, lors d'un transfert aérien, le corps doit être absolument placé dans un cercueil zingué ce qui, de fait, briserait la chaîne du froid. L'astuce réside alors dans la confection, sur mesure, d'un petit container gigogne avec de la glace carbonique tout autour du cercueil.

Les années passent et le statu quo demeure entre les enfants Leroy et l’administration. L’affaire qui a fait grand bruit en 1999 tombe dans l’oubli et les préfets passent. Le corps de la défunte demeure conservé dans l’un des casiers de la morgue du centre hospitalier de Bellepierre par moins 20° moyennant la somme de 530 euros par mois. Ses enfants règlent la note de cette location « un peu spéciale » tout en s’affairant, dans la discrétion, à trouver une issue pour que le projet de cryogénisation de leur mère aboutisse, aux Etats-Unis, pays de tous les possibles où le procédé ne choque pas et où l’argent règle tous les obstacles même d’ordre éthique.

21 ans de silence interrompus par une autre mort

Le 25 décembre 2020, un événement malheureux vient secouer le dossier Leroy. La propre fille de la défunte, Joëlle, décède à son tour à l’âge de 71 ans. Elle est retrouvée morte à son domicile de Saint-Denis. Un départ qui n’a pas surpris son frère, plus âgé qu’elle, tant sa soeur en était venue à négliger voire refuser toute prise en charge médicale. Le schéma qui s’est donc déroulé deux décennies plus tôt avec leur mère se produit de nouveau. Les mêmes questions et les mêmes blocages réapparaissent : que faire du corps de Joëlle Leroy.

Le seul survivant entreprend évidemment de conserver le corps de sa soeur comme il en a été pour sa mère 21 ans plus tôt. La conservation du corps de Joëlle Leroy connaît quelques ratés quelques jours après son dernier souffle. Son corps est conservé plus d’une semaine à température positive (4°), le temps pour son frère d’obtenir de la sous-préfecture de Saint-Paul que sa demande exceptionnelle de conservation de corps à température négative s’applique le temps de lui permettre d’organiser le transfert mortuaire hors de La Réunion.

Un véritable mano à mano se joue alors en coulisses à partir de fin décembre 2020 avec la sous-préfecture de Saint-Paul, seule compétente pour les affaires funéraires depuis une réorganisation administrative des services de l'Etat.

Au centre funéraire de Prima, le corps de Joëlle Leroy continue, début janvier 2021, de se détériorer dans un casier à température négative lorsque le service des affaires funéraires de la ville de Saint-Denis vient finalement accorder un délai de deux mois à Michel Leroy pour faire partir le corps. Un corps cette fois-ci placé en casier à température négative. Un détail qui n’en est pas un puisqu’il permet de préserver au mieux les organes et le cerveau.

Les événements s’emballent alors. Le 18 janvier 2021, Michel Leroy reçoit de la sous-préfecture un courrier qui fait office de couperet. L’administration préfectorale de l’arrondissement ouest lui ordonne de procéder à l’inhumation de sa soeur… ainsi que de sa mère. La missive est directe, basée sur l’application du droit, sans plus de compassion.

Le professeur de philosophie à la retraite est alors littéralement détruit, le moral au plus bas. Il ne peut se résoudre à procéder à la crémation ou à l’enterrement de ses deux proches comme l’y ordonne la sous-préfecture. Il ferraille alors devant le tribunal administratif pour faire stopper l’inévitable. Finalement, une procédure de concertation s’ouvre sous l’égide du président du tribunal, laissant aux acteurs le temps de trouver une issue qui respecte la conviction profonde d’un fils et d’un frère éploré.

En juillet 2021, Michel Leroy procède au paiement de la société Alcor Life Extension Foundation. Un acte qui vient officialiser la réservation de deux tombeaux cryogéniques aux Etats-Unis et offrir, par la même, une garantie ultime à la préfecture que le projet insolite bénéficiant d'une grande bienveillance jusque-là est sur le point d'aboutir.

Une première tentative en 2021

Le 23 octobre 2021, soit quasiment un an après le décès de Joëlle Leroy, la sous-préfecture donne son feu vert pour le corps de Joëlle Leroy mais, là encore, des grains de sable viennent enrayer la machine. Le projet échoue en raison du refus des autorités américaines de délivrer un laissez-passer au convoi. Tout avait pourtant été imaginé pour que le projet fou se concrétise.

700 kilos de glace carbonique avaient été produits par une entreprise locale spécialisée dans la production de froid et une émissaire de la société américaine de cryogénisation avait fait spécialement le voyage à La Réunion pour ficeler les derniers détails et rentrer aux USA avec le corps en soute. Il faut ainsi comprendre que la fabrication de glace carbonique en si grand volume ne court pas les rues. La société portoise de production de froid n’avait jamais eu de commande de 700 kg. A titre de comparaison, lorsqu’une grande surface en commande, ça tourne autour de 30 kg tout au plus.

Michel Leroy ne se décourage pas et continue de se démener comme un beau diable, le tout encadré par un conseil juridique. Ses démarches entamées il y a vingt ans de cela auprès des rares sociétés dans le monde qui proposent la cryogénisation d’êtres humains reprennent de plus belle.

L’enseignant à la retraite continue d’avoir une préférence pour la société Alcor Life Extension Foundation basée aux Etats-Unis. Bien des années plus tôt, lors d’un voyage d’étude pour la réalisation de ce projet insolite, il avait entrepris de visiter leurs installations dans l’Etat de l’Arizona. D’autres points de chute sont en effet possibles, dans le Montana avec la société Cryonics ou encore en Suisse ou en Russie.

Outre l’effort fourni sur le seul aspect administratif, 8000 euros de glace carbonique ont donc été réglés en pure perte en 2021. Mais cette tentative avortée a au moins permis de démontrer à la préfecture que le projet tenait la route et que les dernières failles étaient identifiées.

Depuis cet essai, Michel Leroy a reçu épisodiquement des ultimatums de l’administration et y a opposé, en guise de preuves de son implication, ses nombreuses actions entreprises pour mener le projet à terme.

Ce moment tant attendu est arrivé ce 2 août 2023. Ce jour-là, les deux dépouilles ont enfin été extraites de leur crypte glacée à La Réunion et acheminées à l’aéroport Roland Garros, non sans de nouvelles difficultés.

Tout d’abord, il a fallu que l’émissaire de la société de cryogénisation fasse spécialement le voyage à l’île Maurice pour y récupérer le certificat d’entrée aux États-Unis. Un certificat qui ne pouvait être délivré que par le consulat américain… à l’île Maurice.

Un caisson cède sous son poids

Sur le plan logistique, les écueils ont été tout aussi périlleux ce jour-là. Au moment du remplissage du caisson de Joëlle Leroy, un incident technique survient. Le fond d'un caisson métallique enrobé d’une caisse en bois laquée de couleur noire s'avère pas assez solide. Lorsque la glace carbonique est chargée dans le caisson, faisant passer le poids total du cercueil à 550 kg, le fond de la caisse se détache lors du chargement dans le camion qui devait prendre la direction de Gillot. Il faut en effet s’imaginer que la glace carbonique possède la même densité que le sable, ce qui fait que les deux sarcophages pesaient à eux deux plus d’une tonne au final. Il aura fallu toute l’ingéniosité de l’entreprise de pompes funèbres locale pour réparer la casse.

Déjà en retard avant ce dégât, le convoi qui devait se pointer à l’aéroport pour 14h30 ce mercredi 2 août arrive finalement peu avant 19 heures.

Le triple 7 de la compagnie Air France décolle avec les deux corps le 3 août direction Paris Charles de Gaulle puis Los Angeles via un vol direct.

La réussite de ce voyage très particulier tient à la grande expertise de Rowland Brothers, une société de transports funéraires basée à Londres. Dans l’espacement entre les deux caissons, de la glace carbonique à -80° a offert une très grande inertie thermique et son usage à haute altitude est agréé par l’IATA, l’International Air Transport Association.

Une fois arrivés à Los Angeles en Californie, les caissons ont été rechargés en glace carbonique pour que le niveau de froid tienne tout le long du week end de route qui se profilait. Le convoi spécial d’1,2 tonne a ensuite pris la route sur 600 km vers la ville de Phoenix dans l’Etat voisin de l’Arizona.

Les corps plongés dans de l’azote liquide

C’est donc dans le bâtiment de la société Alcor que les dépouilles ont rejoint leur dernière demeure depuis début août aux côtés de 200 autres dépouilles. Sur place, le travail des techniciens a consisté à faire descendre graduellement la température des corps afin de les amener à la température ultime de conservation.

Ce processus lent, qui a duré quinze jours, est respecté pour chacun des nouveaux « arrivants » pour éviter les fractures osseuses et l’éclatement des organes et du tissu corporel. Ce 24 août 2023, les corps de Lise et de sa fille Joëlle ont été placés dans un cryostat rempli d’azote liquide par -196°, pour l’éternité.

En additionnant le coût de la location des casiers à la morgue, à raison de 1100 euros par mois pendant presque 3 ans pour Joëlle Leroy au centre funéraire de Prima, les 530 euros à acquitter chaque mois pour la location d’un casier à Bellepiere pour Lise Leroy pendant vingt ans plus toutes les dépenses inhérentes au convoi organisé par la compagnie londonienne spécialisée dans les transports cryogéniques internationaux, la fabrication du froid nécessaire et, enfin, le ticket d’entrée pour la cryopréservation, Michel Leroy et sa soeur ont déboursé 700.000 euros. Le prix d’un amour inconditionnel pour leur mère qu’ils espèrent revoir dans un futur lointain, lorsque les progrès de la science sauront peut-être réanimer les morts.

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