"Cette nuit du 13-Novembre, c’est marqué à vie pour moi" : dix ans après les attentats, le témoignage bouleversant du policier réunionnais intervenu au Bataclan

Fonctionnaire à la BAC75N, le policier réunionnais David C. est intervenu au péril de sa vie au Bataclan le soir du 13-Novembre, témoin direct du carnage commis par les terroristes dans la salle parisienne. Dix ans après, et malgré le cauchemar vécu cette nuit-là, il continue d’exercer son métier avec passion, « pour sauver des vies ».
A 47 ans, le brigadier-chef David C. est un policier dévoué et épanoui à la tête de la Brigade anticriminalité territoriale (BAC-T) de La Réunion. Revenu en 2017 dans l'île où il a grandi, il continue d’exercer son métier avec passion, animé par l’engagement de toute une carrière, celui de « sauver des vies. »
Pourtant, la sienne aurait bien pu s’arrêter ce soir du 13-Novembre, lorsque le policier originaire de Saint-Paul s’est retrouvé avec son unité de la BAC75 Nuit face aux terroristes ayant attaqué la salle de spectacle du Bataclan.
Retour sur une nuit d'horreur
Une nuit dont il conserve à jamais la mémoire. Sollicité par Zinfos974 à l'occasion des dix ans des attentats de Paris, David a accepté de revenir sur la tragédie qui a frappé la France et ce traumatisme intime vécu par celles et ceux qui sont venus porter secours aux centaines de victimes de la terreur djihadiste.
Ce 13 novembre 2015, David est déjà un policier expérimenté, avec près de dix ans de BAC en région parisienne derrière lui. Il a connu le grand banditisme, les coups de feu et les courses-poursuites, et aussi la douleur de perdre des collègues en service. Mais rien ne l’avait préparé à ce qu’il allait vivre cette nuit-là.
Déroutés vers le Bataclan
« J’allais prendre mon service quand ma femme m’a appelé pour me dire qu’une bombe avait explosé au Stade de France », se souvient-il. « J’étais sur le périphérique parisien, et puis un collègue m’appelle et me dit qu’on part en urgence pour le Stade. Je ne suis pas très loin. J’arrive à la base où mon gilet est déjà prêt, je m’équipe et on part », décrit-il.
Mais sur la route, l’équipage apprend qu’il y a eu des tirs dans la capitale. « Comme on est plus proches, on se déroute vers l’intérieur de Paris. Au début, c’était les tirs sur les terrasses, les bars. On arrive place de la République, et là on entend qu’il y a aussi des tirs au Bataclan. Comme on est à proximité, on se dirige vers la salle », reprend David.
"Les collègues en tenue qui courent dans la direction opposée"
La confusion est alors totale. « A ce moment-là, on ne fait pas le lien entre les événements. C’était le flou total sur les ondes police, c’était la panique, les collègues qui appelaient à l’urgence, grosses blessures… », se remémore-t-il.
La BAC75N arrive alors aux abords du Bataclan. « On s’approche délicatement et je vois des collègues en tenue qui partent en courant à l’opposé, je me dis qu’il y a vraiment un problème. Et j’entends que ça tire, à une cadence soutenue. Je me dis que c’est quelque chose que je n’ai pas connu… »
"J’entends cette cadence de tir"
L’équipage de quatre hommes prend position dans une rue à l’arrière de la salle de spectacle. « Et j’ai un jeune homme qui vient vers moi et me dit « Venez m’aider, j’ai mon ami qui est blessé. » On est à l’arrière du Bataclan, vers la sortie de secours, j’entends cette cadence de tirs. Je me dis que je ne peux pas m’engager sans protection. Et puis, je vois le jeune au sol au milieu de la rue. Alors, avec les collègues, on décide d’y aller. »
« On progresse sur la 2e rue derrière le Bataclan, la rue Saint-Sébastien et on tire le jeune à l’intérieur d’un hall d’immeuble pour le mettre en sécurité. Et on continue à progresser. Je me rappelle être passé devant un bar encore ouvert, on l’a fait fermer. Les gens couraient dans la rue. On arrive alors rue Pierre Amelot, du côté de la sortie de secours. Et là, c’était un carnage », reprend le policier.
"Il nous dit de nous barrer, qu’il va nous buter"
« Il y avait des tirs, des corps par terre. On a tenu la position avec des collègues assez longtemps. A un moment donné, on s’est retrouvé face à un des terroristes qui était à l’étage, il y avait des victimes suspendues aux fenêtres. Je me trouve là. On est surpris. Il nous dit de nous barrer, qu’il va nous buter. »
Les policiers commencent à réaliser ce qui se joue dans Paris ce soir-là. « On comprend qu’on est face à un acte terroriste. A un moment, on entend la kalashnikov, non plus en mode rafale, mais au coup par coup. Ça m’a marqué. » L’exécution méthodique des otages du Bataclan a commencé.
"Heureusement, je n’ai pas tiré"
La tension est maximale. « On se met en sécurité. Je prends les appareils de visée mais, heureusement, je n’ai pas tiré. Dans le déroulé, plus tard, j’ai appris qu’il avait emmené un otage à la fenêtre pour vérifier si on était toujours présents. »
« À l’abri, j’ai appelé mon épouse pour lui dire adieu. Je ne pensais pas m’en sortir vu ma position. Mes collègues ont fait pareil. »
Les policiers pensent alors que leur dernière heure a sonné. « A un moment donné, on est prisonniers dans cette rue, c’est vraiment un couloir et il suffisait qu’il sorte la kalash et c’était fini pour nous. En étant à l’abri, j’ai pris mon téléphone et j’ai appelé mon épouse. Je lui ai dit adieu en fait. Je ne pensais pas m’en sortir vu ma position et les cadences de tir. Mes collègues ont fait pareil. Chacun a pris son téléphone et a dit au revoir. »
"J’aurais voulu sauver beaucoup de vies"
Et puis les renforts de la BAC94 arrivent, lourdement équipés avec casques et boucliers, et accompagnés de pompiers. « Ça nous a permis de sortir les gens qu’on avait mis dans le hall. Je me rappelle avoir posé un garrot avec une ceinture à un Monsieur blessé au niveau du genou. En fait, il avait le mollet arraché. Aujourd’hui, je ne sais pas s’il s’en est sorti », repense David.
« J’aurais voulu faire beaucoup de choses ce jour-là, sauver beaucoup de vies… », souffle le policier, poursuivant son récit. « Après l’arrivée des renforts, on s’est dirigés vers l’entrée principale pour donner un coup de main à notre commissaire, Guillaume Cardy, et son chauffeur, qui sont intervenus, qui ont neutralisé le premier terroriste et qui ont stoppé la tuerie de masse. »
Dans le Bataclan, une scène de carnage
Il est parmi les premiers à pénétrer dans la salle. La scène qu’il découvre alors va lui couper le souffle. « Je suis arrivé sur le trottoir devant la porte, il y avait énormément de sang. Les vigiles avaient été exécutés. Et puis ces fameuses portes battantes derrière lesquelles, une fois que je suis rentré… Un carnage. Le commissaire était encore au niveau de la fosse, la BRI était en train de progresser à l’étage. Notre mission, c’était de sécuriser le bas en attente du médecin du RAID, et avec son accord commencer à sortir les victimes. »
A cet instant, les terroristes sont retranchés dans une petite pièce à l’étage, mais David ne le sait pas encore. « Et puis on a vu l’équipe d’assaut ressortir en disant « C’est terminé ». Les assaillants se sont fait sauter à l’étage. J’ai entendu les explosions, et quand on nous a dit que c’était bon, qu’on pouvait sortir les victimes, je n’ai pas réfléchi, j’ai suivi les instructions, j’ai fait confiance aux collègues. Ma vie n'était plus en danger. »
« Comme il y avait des ceintures d’explosifs, on ne savait pas s’il y avait des corps piégés »
Il fait alors face à des images insoutenables. « J’ai ce souvenir d’être debout devant la fosse et voir ces quelques victimes qui nous appelaient, nous demandaient de l’aide, mais je n’avais pas l’autorisation de bouger les corps. Comme il y avait de la ceinture d’explosifs, on ne savait pas s’il y avait des corps piégés. Il y a tout un protocole police qui fait qu’on ne peut pas intervenir comme ça… », explique David.
"Cette odeur de poudre et de sang"
« Il y avait un silence total, à part le râle des blessés, des agonisants. Et tous ces téléphones qui sonnaient... Je me sentais impuissant face à ces dizaines de corps étendus. Il y avait cette odeur de poudre et de sang, qui est très prenante. Je me suis senti un peu mal à un moment donné. J’ai dû sortir prendre l’air pendant deux minutes et je suis re-rentré, ça m’avait fait du bien. Je suis revenu et j’ai repris ma mission de policier. » Ces primo-intervenants de la police commencent à sortir les premières victimes pour les emmener dans un bar, où le SMUR et les pompiers prodiguent les premiers soins.
« Ce soir-là j’ai perdu toute notion de temps. Ça a duré toute une nuit. J’avais plus soif, plus faim, plus rien, comme si la vie s’était mise sur pause » se souvient David.
"J’évite d’en parler"
Le lendemain, le policier va pourtant retourner au travail. « On a débriefé le soir-même avec le patron. On pouvait prendre du repos sans problème, une cellule psychologique obligatoire a été activée mais je suis venu travailler parce que j’avais besoin de revoir mes collègues, d’en discuter. »
« J’ai été voir la psychologue mais l’entretien n’a pas duré longtemps. Elle a voulu commencer à discuter, je suis un peu rentré dans les détails de ce que j’avais vécu et elle s'est sentie mal à l’aise, elle s’est mise à pleurer. On a stoppé l’entretien et depuis ce jour-là, j’évite d’en parler. »
Dix ans après, "on essaye d’oublier mais on n’y arrive pas"
« J’en ai parlé à mes proches », poursuit ce père de trois enfants, « mais j’évite de rentrer dans les détails, c’est compliqué. C’est quelque chose que je garde pour moi. Je vais bien, je suis bien dans ma peau. Sauf qu’on n’oublie pas. Les souvenirs je les ai, cette nuit du vendredi 13-Novembre, c’est marqué à vie pour moi. »
« On a été bien accompagnés au niveau du service, tout a été mis en œuvre pour que les fonctionnaires se sentent bien après ça. Moi j’ai continué ma vie, mon boulot », explique avec humilité celui qui a attendu patiemment sa mutation à La Réunion, sans jamais mettre en avant la bravoure dont il a fait preuve cette nuit-là.
« Dix ans après, j’essaie d’oublier mais je n’oublie pas. Sur chaque intervention police, s’il y a des blessés au couteau ou par balles, c’est l’odeur du sang qui me rappelle cette nuit et tout ce que j’ai vu. On essaye d’oublier mais on n’y arrive pas. »
Ceux qui n’oublient pas
Beaucoup, pourtant, sont passés à autre chose, relève-t-il, sans pour autant porter de jugement. « Les jours suivants, j’ai vu que toute la France était solidaire, solidaire de la police, on est tous Charlie, on est tous Bataclan. Et puis la vie continue, les gens oublient. Ceux qui n’oublient pas, ce sont les victimes, les policiers, les pompiers, les urgentistes, tous ceux qui ont participé à cette nuit du 13-Novembre. Ces gens-là, je sais qu’ils n’oublient pas », assure David.
Rares sont les personnes avec qui il peut partager le souvenir de cet épisode traumatisant. « Je n’ai plus de contact avec mes collègues avec qui j’ai vécu la nuit du Bataclan, car depuis 2017, mutation à La Réunion pour moi après 18 ans de métropole... Chacun fait sa route. J’ai deux-trois collègues qui ont quitté la police, ça je le sais », explique-t-il.
"Sensibiliser mes jeunes collègues"
Et s’il n’y pense pas chaque jour, la tuerie du Bataclan se rappelle néanmoins à lui lors des interventions délicates. Et c’est avec modestie qu’il partage son expérience. « Quand je fais des interventions avec arme à feu, j’y pense. Aujourd’hui, mon objectif c’est de sensibiliser mes collègues. Je ne suis pas mieux qu’un autre, je reste un policier et j’apprends toujours après 25 ans de police. Je ne suis pas un super-héros. Mais ma mission aujourd’hui, c’est d’amener mes jeunes collègues qui arrivent en BAC à leur dire de faire attention, d’être bien positionnés », explique le brigadier-chef, décoré de la médaille de la sécurité intérieure pour le courage dont il a fait preuve cette nuit du 13-Novembre.
"J’ai toujours la flamme du policier"
Une nuit d’horreur qui n’a pas réussi à lui faire perdre la foi en son métier de policier, qu’il n’a jamais songé à quitter. « Ça n’a pas remis en cause mon engagement, au contraire, ça l’a accentué. Sauver des vies, ça n’a pas de prix. Et aujourd’hui je continue mon boulot de BAC, et je serais prêt à donner ma vie pour sauver quelqu’un. »
« J’ai toujours cette flamme du policier qui a envie de sauver des vies », conclut-il. « Et tant que je l’ai, je continuerai. »


