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Avant l’ordonnance Debré, Mitterrand imaginait comment court-circuiter les fonctionnaires communistes

Et si la signature de Michel Debré n’avait été que le dernier étage de la fusée mettant en orbite le bannissement des fonctionnaires pro-communistes des années 60 ? C’est la curieuse trouvaille de l’universitaire Raoul Lucas qui offre une perspective nouvelle sur cette période tumultueuse de la vie politique réunionnaise.

Ecrit par Ludovic Grondin – le dimanche 26 mai 2024 à 18H05
En 1963, l'association Réunion département français (ARDF) fait appel à l'ancien Premier ministre Michel Debré pour remporter les législatives. Ici le 1er mai à Saint-Denis, il est accueilli par les départementalistes dont le maire Gabriel Macé (C'était hier - vol.1, Daniel Vaxelaire, Ed.Orphie)

Les communistes continuent de l’appeler l’ordonnance de la honte. L’ordonnance du 15 octobre 1960 ou « ordonnance Debré » est restée dans les mémoires pour avoir rendu possible la mise à l’écart sans ménagement des fonctionnaires qui avaient le malheur de défendre les idées communistes tournées à cette époque-là vers l’autonomie de La Réunion.

Dans l’ouvrage consacré au parcours du socialiste Joseph Mondon, son co-auteur Raoul Lucas offre un échantillon de ce qui pourrait intéresser tout futur doctorant tant il y a encore à explorer. Il nous en livre néanmoins un aperçu.

C’est de façon fortuite, au détour d’un travail d’archivage, que Raoul Lucas s’est plongé dans des ouvrages évoquant la vision des partis politiques français formant la coalition gouvernementale sous la IVe République.

Parmi ces partis politiques figure l’UDSR, l’Union démocratique et socialiste de la Résistance qui sera présidée de 1953 à 1964 par le multi-ministre – onze fois – sous la IVe République : François Mitterrand.

C’est là que jaillit un aspect « peu documenté » de cette période, souligne Raoul Lucas. Il s’agit de la ligne de conduite anticommuniste partagée de façon unanime par tous les partis composant cette coalition que sont la Section française de l’Internationale ouvrière (SFIO), les radicaux, le Mouvement républicain populaire (MRP), les modérés (droite républicaine et libérale) et donc l’UDSR de Mitterrand.

Dans l’ouvrage de Roland Cayrol cité par Raoul Lucas et traitant du parcours de François Mitterrand dans sa période allant de 1945 à 1967, le politologue rapporte une motion votée au congrès de l’UDSR. Etonnamment, cette motion porte déjà les traits de ce qui deviendra la fameuse ordonnance Debré quelques années plus tard.

Ainsi, l’UDSR de François Mitterrand entend « mener la lutte contre le communisme sur tous les plans : démasquer sans répit ses mensonges, utiliser contre lui les lois existantes, au besoin les compléter, en particulier prononcer l’incompatibilité entre l’appartenance au parti communiste et l’exercice de fonctions administratives d’autorité ou de sécurité ». Cette vision façonnée par le jeune Mitterrand vivra au-delà de la IVe République et l’essai sera donc transformé en 1960 par le gaulliste Michel Debré alors Premier ministre.

« Ça n’exempt pas Debré de la responsabilité qui était la sienne mais ça permet quand même de voir qu’il y a une continuité de l’anti-communisme de la IVe à la Ve République », retient l’historien et sociologue réunionnais alors que, jusqu’à maintenant, l’Histoire n’avait retenu que le nom du maître d’oeuvre de l’ordonnance.

Un contexte très favorable à la concrétisation d’une telle ordonnance

« Quand la IVe République s’effondre, René Coty fait appel à De Gaulle qui va appliquer tout le contraire de ce qui a été fait jusqu’à présent par les régimes précédents sous la IVe sauf sur l’anti-communisme. Du coup, que fait Michel Debré alors qu’on est en pleine Guerre d’Algérie : donner un habillage juridique à cette orientation anti-communiste », rappelle-t-il le contexte de quasi unanimité de l’époque sur les mesures à prendre pour endiguer la diffusion des idées communistes. Une orientation qui va donner lieu à l’ordonnance de 1960 qui expulsera de leur territoire des dizaines de fonctionnaires réunionnais.

Ce nombre reste lui aussi sujet à caution, révèle Raoul Lucas. En plus des fonctionnaires qui ont été priés d’aller travailler en métropole, on ignore ceux qui, sans bruit, ont été bloqués en métropole avant de pouvoir revenir dans leur île. Enfin, et c’est une découverte qu’il a réalisée fortuitement en classant les archives de la loge L’Amitié, il y a le cas de ce commissaire de police expulsé de La Réunion en 1957…

« Le motif mis en avant dans son ordre d’expulsion est que, « par son comportement, il est susceptible de troubler l’ordre public ». Je me suis dit : « il doit y avoir une erreur parce que c’est l’article de l’ordonnance de 1960…» », marque-t-il encore aujourd’hui son étonnement.

« Lorsque j’ai découvert cela, j’ai appelé trois personnes de cette époque mais personne n’avait entendu parler de l’histoire arrivée à ce commissaire », nous raconte l’universitaire.

« Le préfet Perreau Pradier expulse donc ce commissaire et, comme ce commissaire est franc maçon et a des responsabilités dans la loge L’Amitié, il demande donc à sa loge de le soutenir mais Perreau Pradier n’en a cure. La loge saisit alors le Grand Orient en mettant en avant qu’il s’agit d’une atteinte délibérée aux libertés publiques. L’ironie de l’histoire c’est que ce commissaire était socialiste mais cette contradiction n’était qu’apparente parce qu’il avait une conception du socialisme et de l’engagement politique qui n’était pas celle des autorités. Cet exemple vient illustrer le fait que les sanctions ne s’appliquaient pas qu’aux communistes mais à tous ceux qui n’allaient pas dans le sens de l’administration », élargit-il le spectre des victimes de l’ordonnance.

Une preuve supplémentaire que l’Histoire est parfois plus subtile qu’il n’y paraît.

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