"Apprendre à les laisser tranquilles" : Ils ne sont plus chassés… mais les dauphins sont-ils vraiment protégés ?

La Journée mondiale des dauphins, célébrée jeudi 23 juillet, est née d’une victoire contre les harpons. Quarante ans plus tard, dans les eaux réunionnaises, plus personne ne chasse le dauphin. Mais les populations résidentes se comptent en dizaines d’individus, et la pression vient désormais de ceux qui viennent les admirer.
Le 23 juillet n’a rien d’une date attendrissante. Instaurée en 1986, la Journée mondiale des baleines et des dauphins commémore l’entrée en vigueur du moratoire de la Commission baleinière internationale interdisant la chasse commerciale aux grands cétacés. Une date de combat, arrachée après des décennies de chasse industrielle qui avaient conduit plusieurs espèces au bord de l’extinction.
Quarante ans plus tard, dans les eaux territoriales de La Réunion, la question ne se pose plus dans ces termes. Personne, ici, ne chasse le dauphin. La menace a changé de nature, et surtout de camp : elle ne vient plus de ceux qui voudraient les tuer, mais de ceux qui veulent les approcher.
Combien de dauphins, au juste ?
C’est la question que cette journée invite à poser, et la réponse a de quoi surprendre. Grâce à la photo-identification, méthode qui consiste à reconnaître chaque animal à la découpe et aux marques de son aileron dorsal, l’association Globice suit ces populations individu par individu depuis des années.
Quatre espèces de dauphins sont régulièrement observées à La Réunion, dont trois fréquentent la bande côtière et une vit au large. Et dans les deux cas, les eaux réunionnaises n’abritent pas des foules.
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Le grand dauphin de l’Indo-Pacifique, observé toute l’année le long des côtes, compte une population locale estimée à environ soixante-dix individus. Le dauphin long-bec, celui des sauts vrillés et des sorties matinales de l’Ouest, tourne autour de deux cent dix individus sur ce même secteur.
Le grand dauphin commun, présent tout autour de l’île, est estimé à environ deux cent cinquante individus pour la population fréquentant l’Ouest. Seul le dauphin tacheté pantropical affiche un effectif plus confortable, autour de deux mille neuf cents animaux, mais celui-là vit au large, dans les eaux profondes, loin des circuits d’observation.
Population
Encore ce dernier chiffre doit-il être manié avec prudence : des campagnes hauturières menées entre 2009 et 2019 avançaient une fourchette nettement supérieure, comprise entre 4.364 et 4.405 individus. L’écart tient d’abord aux méthodes employées et aux zones prospectées, et ne suffit pas, à lui seul, à conclure à une évolution de la population.
Il rappelle surtout à quel point compter des animaux qui passent l’essentiel de leur vie sous la surface reste un exercice difficile.
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Autrement dit, les dauphins que Réunionnais et visiteurs vont voir en mer se comptent en dizaines ou en petites centaines, pas en milliers. Et deux chiffres méritent d’être posés côte à côte : plusieurs dizaines de structures commerciales proposaient des sorties en mer en 2023, pour une population de grands dauphins de l’Indo-Pacifique estimée à environ soixante-dix animaux.
Une espèce en danger, et son habitat est celui des bateaux
Ce grand dauphin de l’Indo-Pacifique est d’ailleurs classé en danger d’extinction à La Réunion. Trois facteurs se cumulent pour expliquer ce classement : un habitat exclusivement côtier, dans les eaux de moins de cent mètres de profondeur, une population de taille très réduite, et un isolement génétique marqué vis-à-vis des populations voisines de la région. Une population insulaire, au sens plein du terme.
À cette fragilité structurelle s’ajoutent des pressions bien identifiées : la surpêche, qui raréfie ses proies, les captures accidentelles dans les engins de pêche, et l’aménagement du littoral, qui grignote son habitat. À quoi s’ajoutent les nuisances liées au trafic maritime commercial, bruit sous-marin et risque de collision, dont l’ampleur fait actuellement l’objet de travaux scientifiques à La Réunion.
Mais il existe une pression d’une tout autre nature, plus quotidienne et plus proche du rivage : celle qu’exercent, chaque matin, les embarcations venues observer ces mêmes animaux. Elle ne relève ni de l’industrie ni de l’accident, mais d’une activité de loisir parfaitement légale. C’est précisément celle que l’État a choisi d’encadrer.
La coïncidence est cruelle : la bande côtière où cette espèce satisfait l’ensemble de ses besoins vitaux, alimentation, repos et reproduction, est exactement celle où les bateaux viennent la chercher. Elle n’a nulle part où se réfugier.
La baleine est une visiteuse, le dauphin habite ici
C’est ici que la Journée mondiale des dauphins prend, à La Réunion, un sens particulier.
Chaque hiver austral, l’île vit au rythme de la saison des baleines. Les premières observations font l’actualité, les sorties se remplissent, la vigilance se resserre. Cette attention est légitime, mais elle est saisonnière, et la réglementation le reflète, puisque le volet consacré aux baleines à bosse ne court que du 1er juillet au 30 septembre.
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Les dauphins, eux, ne partent jamais. Trois espèces résident à l’année dans la bande côtière : le grand dauphin de l’Indo-Pacifique, le grand dauphin commun et le dauphin long-bec. Ce sont des habitants, pas des visiteurs. Et lorsque les baleines reprennent le chemin des eaux australes, ce sont eux qui continuent d’accueillir les bateaux, seuls, pendant les neuf mois restants, avec des chances d’observation qui frôlent la certitude sur la côte ouest.
Le paradoxe est discret mais réel : les animaux les plus exposés à la pression touristique sont aussi ceux dont on parle le moins. La baleine a une saison, des gros titres et une attention concentrée. Le dauphin, lui, encaisse à l’année.
De la charte au règlement
L’encadrement de ces activités a mis près de dix ans à se durcir. En 2017 déjà, la charte d’approche des baleines à bosse était étendue aux dauphins et aux tortues, accompagnée de la création d’une équipe de sensibilisation baptisée Quiétude. Mais une charte reste un engagement volontaire, et les rappels à la règle se multipliaient à mesure que la flotte grossissait.
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Le basculement est venu du droit. La réglementation a été actualisée par l’arrêté préfectoral n° 1098 du 27 juin 2025, nettement plus restrictif que le précédent, qui encadre désormais l’observation, l’approche et la mise à l’eau. Le nombre de navires autorisés simultanément autour d’un groupe de cétacés y est plafonné à trois, la mise à l’eau limitée à sept personnes et trente minutes, la vitesse ramenée à quatre nœuds à moins de trois cents mètres des animaux.
Des créneaux de quiétude ont surtout été instaurés, l’approche n’étant permise que de 9 heures à 16 heures, la mise à l’eau de 9 heures à 13 heures. Détail révélateur de l’époque, l’extension jusqu’à 18 heures est réservée aux navires à propulsion décarbonée.
Sept sanctions en 2025, dans une saison pourtant calme
Reste à savoir si ces règles sont suivies. La préfecture apporte un élément de réponse rarement mis en avant : au cours de la saison 2025, quatre retraits de permis bateau d’une durée de deux mois et trois amendes comprises entre 150 et 1.000 euros ont été prononcés.
Le détail qui donne à ce bilan tout son relief tient dans une incise du communiqué préfectoral, car ces sanctions sont tombées malgré une fréquentation limitée des baleines à bosse. Saison creuse, moins d’animaux, donc moins d’occasions d’infraction, et sept sanctions tout de même. Les services de l’État annoncent que des contrôles seront à nouveau organisés régulièrement cette année.
Une réglementation jugée perfectible
Lors de la concertation qui a précédé le texte de 2025, Globice avait salué la volonté de l’État de réglementer tout en jugeant les avancées insuffisantes. L’association regrettait notamment que ses propositions visant à ménager une plage de quiétude plus large pour les mammifères marins n’aient pas été intégralement retenues, et appelait à poursuivre le travail dans le cadre des plans de conservation baleines et dauphins de La Réunion.
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Un an après l’entrée en vigueur de l’arrêté, les sept sanctions de 2025 prouvent qu’il est appliqué. Elles ne disent pas encore s’il suffit à protéger une population de soixante-dix individus.
Regarder depuis la côte
Il existe pourtant une manière d’observer qui ne coûte rien aux animaux, et que les scientifiques encouragent depuis des années : l’observation depuis le littoral. Sans moteur, sans approche, sans mise à l’eau, elle ne génère aucun dérangement. Une formation gratuite aux bonnes pratiques, le dispositif OMEGA, est par ailleurs accessible en ligne à tous les usagers de la mer.
En 1986, protéger les cétacés voulait dire cesser de les tuer.
En 2026, à La Réunion, cela veut surtout dire "apprendre à les laisser tranquilles".


