Abdelkrim El Khattabi : L'histoire méconnue de l'Émir du Rif devenu Réunionnais

Si La Réunion se souvient de l'exil du prince Vinh San, peu de personnes se souviennent que l'île accueillait un autre exilé politique à la même période : Mohamed Ben Abdelkrim El Khattabi. Ce leader de la lutte anticoloniale au Maghreb avait été exilé par les autorités françaises, bien que le Maroc soit alors sous protectorat espagnol.
Des montagnes du Rif au Barachois
Né en 1882 à Ajdir dans la région du Rif au Maroc, il est le fils d'un juge (qadi) qui cherche à développer cette région parmi la plus pauvre du pays. Mohammed va ainsi faire ses études dans les écoles espagnoles et étudie le droit à l'Université de Salamanque. Il devient juriste au Bureau indigène de Melilla, enclave espagnole, et journaliste au Télégramme du Rif.
D'abord favorable à une coopération avec les Européens pour sortir la oumma (communauté musulmane) de « l’ignorance » et du « sous-développement », il va définitivement s'opposer à la domination espagnole à partir de 1915. Il sera emprisonné pendant onze mois et radié de ses fonctions.
De retour dans sa ville natale, il tente de fédérer les tribus rifaines afin de fonder une République du Rif indépendante. En 1921, il s'impose face aux Espagnols lors de la bataille d'Anoual. Cela aboutit à la création d’une république rifaine et à la chute du gouvernement en Espagne, qui songe à abandonner la région aux indépendantistes.
La France, craignant de voir ce mouvement indépendantiste se propager dans le Maghreb, entre dans le conflit en 1925. Craignant l'utilisation de gaz moutarde contre la population, Abdelkrim El Khattabi va se rendre aux autorités françaises qui vont l'exiler à La Réunion. Il pense alors que son exil va durer six ans, mais il ne sait pas encore qu'il ne reverra jamais son pays.
De chef de guerre à planteur de géranium
C'est le 10 octobre 1926 qu'Abdelkrim El Khattabi arrive à La Réunion avec une trentaine de membres de sa famille. Si la presse nationale est critique envers lui, la presse et la population locale sont très accueillantes avec lui, qui jouit d'un grand prestige dans le "Tiers-Monde". Dans un premier temps, la famille est installée à Château-Morange. Pendant deux ans, Abdelkrim va rester plutôt discret et très peu sortir du domaine.
En 1928, à l'occasion d'une visite sur plantation de vanille organisée par le lieutenant Vérines, le Berbère fait part de son envie de se lancer dans l'agriculture. Un an plus tard, le commandant de la gendarmerie de Saint-Denis parvient à lui trouver une maison plus grande, et propice à l'agriculture, à Castel-Fleurie au Chaudron. La surveillance se relâche autour de lui.
El Khattabi va alors visiter l'île, notamment Hellbourg, La Plaine des Palmistes et Trois-Bassins. C'est sur cette commune qu'il décide de s'installer en acquérant une belle villa créole à la Grande Ravine. Il se lance alors dans l'exploitation de bois et de géranium.
Un dernier déracinement
Alors qu'il a débarqué avec cinq enfants, il en aura neuf autres à La Réunion, dont un serait né le jour de son arrivée sur l'île. Seulement trois garçons seront scolarisés au lycée Leconte-de-Lisle, où ils connaîtront Raymond Barre, Paul et Jacques Vergès, ainsi que le bâtonnier Paul Salez. Les autres seront instruits à domicile.
Abdelkrim El Khattabi va nouer une forte amitié avec les Zarabes de l'île, qui lui fournissent ses vêtements musulmans et de la viande halal. Néanmoins, si les enfants se fréquentent, il n'autorisera jamais ses filles à se marier avec l'un des membres de la communauté musulmane de l'île. Il se rapproche également de Raymond Vergès avec qui ses idées convergent sur la décolonisation, mais El Khattabi ne s'impliquera plus jamais en politique.
En 1947, un an après la départementalisation, Abdelkrim El Khattabi obtient, grâce au dernier gouverneur André Capagorry, la fin de son exil et l'autorisation de quitter La Réunion pour Marseille. Le clan va passer ses derniers jours chez Ismail Dindar. Les adieux sont déchirants et l'émir n'oublie pas de remercier les Réunionnais à son départ.

Alors que le "Katoumba" fait une escale à Port-Saïd en Égypte, Abdelkrim et sa famille descendent pour la prière. Ils ne remonteront jamais à bord. Il restera au Caire jusqu'à sa mort en 1962 où Nasser lui fera organiser des funérailles nationales.


