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À Saint-Benoît, les vestiges abandonnés de l'industrie sucrière

Ecrit par Thierry Lauret – le dimanche 1 juin 2025 à 06H01
Photo Hervé Douris.

L'association Somin Sarèt recense et cartographie les dernières traces de l'industrie sucrière du XIXè siècle, cachées dans le paysage luxuriant de Saint-Benoît. Les données recueillies révèlent des ouvrages d'art ingénieux, probablement bâtis par des esclaves, des engagés ou des prisonniers afin de permettre l'accès aux ressources.

C'est un mirage qui a enflammé les aventuriers et laissé sur la paille de fortunés fils de bonne famille. Dans les années 1800, la fièvre du sucre gagne les colonies françaises, attisée par l’État qui vend du rêve en même tant qu'il cède d'immenses parcelles à défricher.

« En moins de cent ans, près de trois cents usines sucrières furent fondées dans l’île », écrit Xavier Le Terrier, l'actuel directeur du musée de Villèle, dans Agro-industrie et environnement à La Réunion au XIXe siècle : Le rôle de l’activité sucrière et de ses dérivés, un article publié en 2014 par la Revue historique de l’océan Indien.

« En faisant le choix du sucre au début du XIXe siècle, Bourbon vient répondre au problème d’approvisionnement sucrier de la France provoqué par l’amputation du domaine colonial français de sa principale île à sucre des Antilles, Saint-Domingue, et de sa seule colonie sucrière de l’océan Indien, l’Île de France. En très peu de temps, le littoral insulaire se hérisse de bâtiments industriels », explique l'ancien enseignant à l'université de La Réunion.

Les rails et les canaux, des signes d'activité industrielle

Dans l'est de l'île, à Saint-Benoît, l'association Somin Sarèt redécouvre ces vestiges industriels effacés par les hommes ou par les cyclones. À l'origine, le président Marc Munich et son trésorier, Jean-Cyrille Notter, s'étaient pris de passion pour les traces encore existantes de chemins de charrette, ces voies pavées de galets qui les guidaient dans leurs promenades.

Mettant à profit leur temps libre et leurs compétences, les deux retraités élargissent leurs recherches à tous les vestiges en lien avec l'industrie sucrière, qui fut florissante entre Saint-Benoît et Sainte-Rose. Pistant ici des bouts de rails de l'ancien tracé d'un petit chemin de fer entre Beaufonds et Beaulieu, ou déterrant là les restes d'un canal d'approvisionnement en eau.

Somin Sarèt
Photo Hervé Douris

Le rail comme les canaux sont presque immanquablement associés à la bonne marche des usines, qu'il s'agisse de sucreries, de distilleries ou de féculeries. Jean-Cyrille Notter, formé à l'Institut géographique national, relève les coordonnées GPS de chaque découverte et les positionne sur une carte informatisée.

En croisant les données recueillies sur des documents d'époque, comme ce précieux plan général de l'établissement de sucrerie de l'Harmonie publié en 1870 par le Crédit Foncier Colonial, le géographe peut reconstituer avec une grande précision des tracés de chemins de charrette, de voies ferrées ou de canalisations d'eau.

Le grand pont aux deux arches conserve tout son mystère

Il en va ainsi du canal de l'Harmonie, qui alimentait en eau l'usine sucrière éponyme dont il ne reste plus de traces aujourd'hui. Son tracé de 8,6 km emprunte pour partie le cours des ravines et pour l'autre, sur 4,3 km, une canalisation artificielle. Dans les années 1870, les sucreries de Beauvallon et de l'Harmonie fusionnent pour s'étendre sur 954 hectares, rapporte l'association Somin Sarèt dans une exposition montée pour la médiathèque de Saint-Benoît.

C'est dans ce contexte d'intense activité économique qu'il faut considérer l'importance des canalisations ou des portions de chemins de charrette qui subsistent, ça et là. C'est en reconstituant le tracé d'un chemin pavé que Marc Munich et Jean-Cyrille Notter ont découvert un ouvrage que peu de Bénédictins connaissent : un pont bien conservé avec ses deux grandes arches qui enjambent la ravine Grand-Bras.

« C'est une curiosité. Ils l'ont construit pour pouvoir exploiter la rive gauche de Grand-Bras. Vu les moyens engagés, ils avaient projeté de gagner de l'argent. On a trouvé une plateforme et des traces d'un mini canal. Est-ce qu'il y avait une distillerie ? On ne sait pas », commente Jean-Cyrille Notter au sujet de l'ouvrage situé près du captage de Grand-Bras, décrivant un « grand pont en pierres taillées avec du mortier, d'une hauteur de 12 mètres, avec des murs de soutènement sur 80 mètres de long ».

Somin Sarèt sans nouvelles du Service régional de l'inventaire

Un autre pont surprend lui aussi, autant par sa construction en pierres sèches, sans mortier, que par son excellent état de conservation, si l'on considère qu'il n'a sans doute subi aucun entretien depuis sa construction, non datée mais estimée à il y a environ 150 ans selon le géographe de Somin Sarèt.

« Le pont fait plus de 8 mètres de haut et il n'est pas horizontal, il est lègèrement incurvé. Toute la partie faite pour laisser passer l'eau est en pierre taillée. Le pont était perméable, donc ça ne sautait pas comme un fusible en cas de crue, c'est pour ça qu'il a tenu. Le problème, c'est qu'il commence à se perméabiliser. En plus les racines qui poussent finissent par faire éclater les pierres », expose Jean-Cyrille Notter.

Saint-Benoît, Somin Sarèt

La qualité des recherches menées par Somin Sarèt a valu à l'association l'obtention d'une subvention de la Région en vue d'une restitution de ses données au Service régional de l'inventaire. Le projet prévoyait de réaliser un inventaire des ouvrages sous forme de fiche d'identité, avec des mesures et des photographies.

Selon l'association, si le travail a bien été réalisé, il n'a jamais pu être restitué au Service régional de l'inventaire, faute d'interlocuteur. Le SRI aurait été mis en sommeil après le départ de son dernier représentant, Jean-François Rebeyrotte. Sollicitée sur le sujet, la Région n'a pas donné suite à notre demande.

Lire aussi : Beaufonds, la vieille usine

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