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À Saint-Benoît, le pari de bateaux de pêche 100 % péi

Ecrit par P.M. – le mercredi 26 août 2026 à 18H49
Chez Bourbon Composite, deux bateaux d'un peu plus de 6 mètres et l’autre de 8,50 mètres étaient présentés ce mercredi aux pêcheurs.

Depuis le feu vert obtenu auprès de Bruxelles pour soutenir l’acquisition de navires neufs de moins de 12 mètres, une fenêtre s’ouvre pour la petite pêche côtière réunionnaise. À Saint-Benoît, Bourbon Composites veut profiter de cette occasion pour relancer une production locale de bateaux de pêche. Derrière le choix de chaque pêcheur, un enjeu plus large : conserver sur l’île les emplois et les compétences liés à la construction navale.

À l’heure où une porte s’est ouverte à Bruxelles pour permettre le renouvellement de la flotte de pêche, La Réunion doit-elle construire ses bateaux ou les importer ?

À Saint-Benoît, dans l’atelier de Bourbon Composites, on affiche la réponse : deux coques attirent ce mercredi les regards de pêcheurs venus de toute l’île. L’une mesure un peu plus de 6 mètres, l’autre 8,50 mètres. Toutes deux sont en matériaux composites, conçues et fabriquées ici, à La Réunion, pour une petite pêche côtière dont les embarcations accusent sérieusement le poids des années.

Parmi les professionnels présents, Jean-Éric Bouc, pêcheur à Sainte-Rose, connaît bien le problème. Son Barracuda date de 2001 et il envisage de passer à une nouvelle génération de bateau, avec l’objectif de disposer d’un outil de travail pour "20 ans". À ses yeux, le dispositif d’aide qui vient de s’ouvrir change la donne : "Sans ça, aujourd’hui, on ne pourrait pas avancer, on ne pourrait pas voir l’avenir."

Pierre Surjus, gérant de l’entreprise, entouré du sous-préfet de Saint-Benoît Fabrice Bonicel, du directeur de la mer Sud océan Indien Nicolas Le Bianic, du conseiller régional et président de la CPME Réunion Pascal Plante, de Jean-Marc Péquin, deuxième vice-président de la Cirest, et des salariés de l’entreprise.

Jusqu’à 60 % d’aide pour renouveler une flotte de plus de 20 ans

Après des années de discussions avec Bruxelles, la France a obtenu en mars dernier l’autorisation de soutenir à nouveau la construction de navires de pêche neufs à La Réunion, notamment pour les unités de moins de 12 mètres. Une petite révolution pour le secteur, qui n’avait plus bénéficié d’un tel mécanisme depuis de nombreuses années.

"C’est un combat de longue haleine, on a mis plusieurs années à l’obtenir", rappelle Nicolas Le Bianic, directeur de la Mer sud océan Indien. Le dispositif permet désormais une prise en charge pouvant atteindre 60 % du coût d’un projet de construction neuve. Un peu plus de 7 millions d’euros d’aides ont été fléchés pour La Réunion, selon le directeur de la Mer.

L’enjeu est loin d’être anecdotique. La petite pêche artisanale réunionnaise représente environ 150 entreprises et la flotte affiche plus de 20 ans d’âge moyen. Entre 20 et 30 professionnels auraient déjà manifesté leur intérêt pour le dispositif, soit près d’un quart du secteur. Il s’agit essentiellement de navires évoluant dans la bande côtière, jusqu’à une vingtaine de kilomètres des côtes.

Lire aussi : "Accord historique", "victoire à 6,9 millions d’euros" : ce qui va concrètement changer pour les pêcheurs réunionnais après ce feu vert européen

Renouveler les bateaux doit permettre d’améliorer les conditions de travail et la sécurité des marins, mais aussi de réduire les consommations de carburant grâce à des motorisations plus récentes. Et, espèrent les pouvoirs publics, de rendre le métier plus attractif.

Mais le calendrier est serré. Le cadre actuel court jusqu’à la fin de l’année. Nicolas Le Bianic se dit néanmoins confiant sur une prolongation : "On a toutes les raisons de penser que le dispositif va être prorogé au moins jusqu’au 31 décembre de l’année prochaine." Rien n’est toutefois définitivement acquis. Si le guichet n’est pas suffisamment utilisé, prévient-il, sa pérennisation pourrait être fragilisée.

À Bourbon Composites, on évoque des dossiers devant être déposés avant le 30 septembre 2026, pour des conventions régionales obtenues avant le 31 décembre.

Construire ici ou acheter ailleurs ?

Reste une question : où seront construits ces nouveaux bateaux ? Le cadre d’aide impose que les bateaux soient issus de chantiers situés à La Réunion ou dans l’Union européenne. Une construction réalisée directement à Madagascar ou à Maurice n’entre donc pas dans le dispositif. En revanche, un pêcheur réunionnais peut se tourner vers un chantier européen et faire venir son navire d’Italie, de Grèce ou d’ailleurs.

La Réunion compte trois chantiers navals susceptibles de répondre aux besoins de la pêche professionnelle, rappelle le directeur de la mer. Mais leurs offres ne sont pas directement comparables. Certains travaillent l’aluminium, d’autres les matériaux composites ; certains se positionnent sur des unités d’environ 6 mètres quand d’autres peuvent aller jusqu’à 12 mètres. certains sont aussi positionnés sur l'import de bateaux construits dans la zone, à Madagascar notamment, pointent les professionnels rencontrés ce mercredi. 

À cette concurrence locale s’ajoute celle des bateaux construits ailleurs. mais si le prix d’un navire importé peut être inférieur, le directeur de la Mer invite à regarder au-delà du seul tarif d’achat : qualité de fabrication, adaptation aux besoins du pêcheur, disponibilité des pièces et surtout service après-vente. "C’est toujours plus simple d’ouvrir la porte d’à côté" lorsqu’une difficulté survient sur le bateau, résume-t-il.

"On aime voir comment ça a été fait"

Pour les pêcheurs, la proximité du chantier est un argument économique. "Acheter localement, c’est plus intéressant parce qu’on peut suivre la construction", estime Jean-Éric Bouc. "Nous, pêcheurs, on aime être rassurés, voir ce qu’on a demain." Pouvoir discuter directement avec le constructeur, demander des adaptations et suivre la fabrication de son futur outil de travail compte presque autant que le prix.

Un autre pêcheur professionnel de Sainte-Rose rencontré lors de la matinée défend lui aussi le choix réunionnais. Il évoque une embarcation d’un peu plus de 6 mètres particulièrement adaptée à la pêche artisanale : un bateau compact et maniable, pensé pour un patron-pêcheur pouvant être accompagné d’un matelot. Il estime son propre projet autour de 65 000 euros, moteur et équipement compris, avant application éventuelle de l’aide.

Et si un bateau construit en Europe peut afficher un prix facial inférieur, il faut encore le faire venir à La Réunion. Le pêcheur évoque, à partir de projets de collègues, plus de 20 000 euros de frais liés à l’importation dans certains cas. À ses yeux, une fois ces coûts intégrés, la différence se réduit fortement.

Son raisonnement va surtout au-delà de son propre bateau : si l’argent aujourd’hui disponible ne sert pas aussi à faire travailler les constructeurs réunionnais, le risque est de voir disparaître le savoir-faire.

"S'assurer que les sous restent à La Réunion"

C’est également le message porté par les représentants institutionnels présents ce mercredi, parmi lesquels le sous-préfet de Saint-Benoît Fabrice Bonicel, le directeur de la Mer sud océan Indien Nicolas Le Bianic, le conseiller régional Pascal Plante, également président de la CPME Réunion, ainsi que Jean-Marc Péquin, deuxième vice-président de la Cirest et premier adjoint à Saint-André.

Derrière une coque se trouve toute une chaîne économique : motorisation, électronique marine, électricité, mécanique, peinture, accastillage, froid, équipements de sécurité, bureaux d’études ou encore maintenance. 

Bourbon Composites appelle à jouer la carte péi pour conserver un savoir-faire et créer une véritable filière locale : 

"Oui, l’Europe impose que ce soit fabriqué en Europe, mais entre ce qui est imposé depuis Bruxelles et la réalité du terrain, j’ai quelques doutes. Et c’est pour ça que je suis content que la Région se soit déplacée ici, que la direction de la Mer et le sous-préfet se soient déplacés à Saint-Benoît, pour s’assurer que les sous européens restent en Europe, les sous de la Région restent à La Réunion", insiste Pierre Surjus, le gérant de Bourbon Composites.

"Quand il n'y en aura plus, il ne faudra pas se plaindre"

Implantée à Saint-Benoît depuis 2002 et davantage connue du grand public pour son activité autour des piscines et des matériaux composites, l’entreprise possède une longue histoire dans le nautisme. Elle revendique plus de 600 bateaux construits naviguant autour de l’île.

"Depuis quasiment 18 ans, nous n’avions pas fait de bateaux", explique son gérant, Pierre Surjus, qui dit avoir accueilli ce mercredi plus d’une trentaine de pêcheurs venus de toute La Réunion.

Bourbon Composites rappelle avoir fabriqué 23 navires de pêche professionnelle en 2008 et assure disposer aujourd’hui d’un outil plus performant. L’entreprise a notamment développé un modèle de 8,50 mètres et retravaillé ses anciennes embarcations avec l’aide de pêcheurs réunionnais.

L’enjeu des prochains mois sera de démontrer que la fabrication réunionnaise peut trouver sa place face aux bateaux venus d’ailleurs. Un choix qui dépasse le seul prix payé par le pêcheur : "Si là, on a des aides et qu’on ne sollicite pas ceux qui travaillent ici, quand il n’y en aura plus, il ne faudra pas se plaindre", résume un pêcheur de Sainte-Rose. 

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