À Saint-Benoît, le pari de bateaux de pêche 100 % péi

Depuis le feu vert obtenu auprès de Bruxelles pour soutenir l’acquisition de navires neufs de moins de 12 mètres, une fenêtre s’ouvre pour la petite pêche côtière réunionnaise. À Saint-Benoît, Bourbon Composites veut profiter de cette occasion pour relancer une production locale de bateaux de pêche. Derrière le choix de chaque pêcheur, un enjeu plus large : conserver sur l’île les emplois et les compétences liés à la construction navale.
À l’heure où une porte s’est ouverte à Bruxelles pour permettre le renouvellement de la flotte de pêche, La Réunion doit-elle construire ses bateaux ou les importer ?
À Saint-Benoît, dans l’atelier de Bourbon Composites, on affiche la réponse : deux coques attirent ce mercredi les regards de pêcheurs venus de toute l’île. L’une mesure un peu plus de 6 mètres, l’autre 8,50 mètres. Toutes deux sont en matériaux composites, conçues et fabriquées ici, à La Réunion, pour une petite pêche côtière dont les embarcations accusent sérieusement le poids des années.
Parmi les professionnels présents, Jean-Éric Bouc, pêcheur à Sainte-Rose, connaît bien le problème. Son Barracuda date de 2001 et il envisage de passer à une nouvelle génération de bateau, avec l’objectif de disposer d’un outil de travail pour "20 ans". À ses yeux, le dispositif d’aide qui vient de s’ouvrir change la donne : "Sans ça, aujourd’hui, on ne pourrait pas avancer, on ne pourrait pas voir l’avenir."

Jusqu’à 60 % d’aide pour renouveler une flotte de plus de 20 ans
"C’est un combat de longue haleine, on a mis plusieurs années à l’obtenir", rappelle Nicolas Le Bianic, directeur de la Mer sud océan Indien. Le dispositif permet désormais une prise en charge pouvant atteindre 60 % du coût d’un projet de construction neuve. Un peu plus de 7 millions d’euros d’aides ont été fléchés pour La Réunion, selon le directeur de la Mer.
Renouveler les bateaux doit permettre d’améliorer les conditions de travail et la sécurité des marins, mais aussi de réduire les consommations de carburant grâce à des motorisations plus récentes. Et, espèrent les pouvoirs publics, de rendre le métier plus attractif.
Mais le calendrier est serré. Le cadre actuel court jusqu’à la fin de l’année. Nicolas Le Bianic se dit néanmoins confiant sur une prolongation : "On a toutes les raisons de penser que le dispositif va être prorogé au moins jusqu’au 31 décembre de l’année prochaine." Rien n’est toutefois définitivement acquis. Si le guichet n’est pas suffisamment utilisé, prévient-il, sa pérennisation pourrait être fragilisée.
À Bourbon Composites, on évoque des dossiers devant être déposés avant le 30 septembre 2026, pour des conventions régionales obtenues avant le 31 décembre.

Construire ici ou acheter ailleurs ?
Reste une question : où seront construits ces nouveaux bateaux ? Le cadre d’aide impose que les bateaux soient issus de chantiers situés à La Réunion ou dans l’Union européenne. Une construction réalisée directement à Madagascar ou à Maurice n’entre donc pas dans le dispositif. En revanche, un pêcheur réunionnais peut se tourner vers un chantier européen et faire venir son navire d’Italie, de Grèce ou d’ailleurs.

"On aime voir comment ça a été fait"
Pour les pêcheurs, la proximité du chantier est un argument économique. "Acheter localement, c’est plus intéressant parce qu’on peut suivre la construction", estime Jean-Éric Bouc. "Nous, pêcheurs, on aime être rassurés, voir ce qu’on a demain." Pouvoir discuter directement avec le constructeur, demander des adaptations et suivre la fabrication de son futur outil de travail compte presque autant que le prix.
Un autre pêcheur professionnel de Sainte-Rose rencontré lors de la matinée défend lui aussi le choix réunionnais. Il évoque une embarcation d’un peu plus de 6 mètres particulièrement adaptée à la pêche artisanale : un bateau compact et maniable, pensé pour un patron-pêcheur pouvant être accompagné d’un matelot. Il estime son propre projet autour de 65 000 euros, moteur et équipement compris, avant application éventuelle de l’aide.
Et si un bateau construit en Europe peut afficher un prix facial inférieur, il faut encore le faire venir à La Réunion. Le pêcheur évoque, à partir de projets de collègues, plus de 20 000 euros de frais liés à l’importation dans certains cas. À ses yeux, une fois ces coûts intégrés, la différence se réduit fortement.
Son raisonnement va surtout au-delà de son propre bateau : si l’argent aujourd’hui disponible ne sert pas aussi à faire travailler les constructeurs réunionnais, le risque est de voir disparaître le savoir-faire.

"S'assurer que les sous restent à La Réunion"
C’est également le message porté par les représentants institutionnels présents ce mercredi, parmi lesquels le sous-préfet de Saint-Benoît Fabrice Bonicel, le directeur de la Mer sud océan Indien Nicolas Le Bianic, le conseiller régional Pascal Plante, également président de la CPME Réunion, ainsi que Jean-Marc Péquin, deuxième vice-président de la Cirest et premier adjoint à Saint-André.
Derrière une coque se trouve toute une chaîne économique : motorisation, électronique marine, électricité, mécanique, peinture, accastillage, froid, équipements de sécurité, bureaux d’études ou encore maintenance.
Bourbon Composites appelle à jouer la carte péi pour conserver un savoir-faire et créer une véritable filière locale :
"Oui, l’Europe impose que ce soit fabriqué en Europe, mais entre ce qui est imposé depuis Bruxelles et la réalité du terrain, j’ai quelques doutes. Et c’est pour ça que je suis content que la Région se soit déplacée ici, que la direction de la Mer et le sous-préfet se soient déplacés à Saint-Benoît, pour s’assurer que les sous européens restent en Europe, les sous de la Région restent à La Réunion", insiste Pierre Surjus, le gérant de Bourbon Composites.
"Quand il n'y en aura plus, il ne faudra pas se plaindre"
"Depuis quasiment 18 ans, nous n’avions pas fait de bateaux", explique son gérant, Pierre Surjus, qui dit avoir accueilli ce mercredi plus d’une trentaine de pêcheurs venus de toute La Réunion.
L’enjeu des prochains mois sera de démontrer que la fabrication réunionnaise peut trouver sa place face aux bateaux venus d’ailleurs. Un choix qui dépasse le seul prix payé par le pêcheur : "Si là, on a des aides et qu’on ne sollicite pas ceux qui travaillent ici, quand il n’y en aura plus, il ne faudra pas se plaindre", résume un pêcheur de Sainte-Rose.


