Saint-Benoît : sur les traces de l'ancienne "Marine", quand les marchandises prenaient la mer

Après la passerelle de Bethléem et les vestiges du ti train cannier, Somin Sarèt nous emmène de nouveau à la (re)découverte du patrimoine bénédictin. Cette fois, nul besoin de s'enfoncer dans une ravine : les traces sont là, à côté de nous, au bord du sentier littoral de Bourbier. Mais si le nom de "Marine" est resté, sa signification s'est peu à peu perdue. Il rappelle pourtant une époque où ce coin de côte constituait l'un des points d'échange entre Saint-Benoît et les navires mouillant au large.
Aujourd'hui, la Marine est surtout le rendez-vous des promeneurs du sentier littoral, des pêcheurs et des amoureux venus profiter du calme et de la vue sur l'océan. Difficile d'imaginer qu'au même endroit, il y a près de deux siècles, l'ambiance devait être tout autre.
Au bruit du ressac se mêlaient alors le va-et-vient des hommes, l'arrivée et le départ des marchandises et les rotations des embarcations chargées de rejoindre les navires mouillant au large. Car la "Marine" n'a pas toujours été qu'un nom donné à ce petit bout de côte de Saint-Benoît : elle était un véritable lieu d'embarquement et de débarquement.
"C'est un site qui est très connu dans l'Est et à Saint-Benoît pour son panorama. C'est un site de pique-nique, mais en fait, s'il s'appelle comme ça, c'est qu'il y a une bonne raison : c'était une ancienne marine", explique Jean-Cyrille Notter, géographe et trésorier de Somin Sarèt.
Une activité aujourd'hui oubliée, mais dont plusieurs traces subsistent encore à quelques mètres seulement du sentier.

Avant les ports, les marines
Pour comprendre la Marine de Saint-Benoît, il faut revenir à une époque où La Réunion ne possède pas encore les grandes infrastructures portuaires que nous connaissons aujourd'hui.
"Une marine, c'était un débarcadère, pour faire tout le transbordage des marchandises", résume Jean-Cyrille Notter.
Au milieu du XIXᵉ siècle, l'île compte 17 rades en activité, auxquelles sont rattachées plusieurs marines, comme le rappelle la Confrérie des gens de la mer dans son ouvrage "Histoire maritime réunionnaise". Quatorze sont utilisables par des navires de 200 à 600 tonneaux et trois par des bâtiments de plus faible tonnage. Saint-Benoît figure parmi ces points d'échanges maritimes.
"À l'époque, il n'y avait pas de routes comme aujourd'hui. Il n'y avait pas de transport par route, ce qui fait qu'on transportait plutôt les choses par la mer. Et chaque ville avait ses débarcadères, ce qu'on appelait des marines", poursuit le géographe.
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Le principe est relativement simple : faute de véritable port, les navires restent au large. Les marchandises doivent donc parcourir les derniers mètres entre la terre et les bateaux à bord de petites embarcations.
À cela s'ajoute le cabotage entre les différents points de l'île. "Il y avait vraiment plusieurs niveaux au niveau de la marine. Il y avait les bateaux au long cours qui allaient jusqu'en Europe, il y avait le cabotage entre les marines", explique Jean-Cyrille Notter.
Ces marines constituent ainsi des maillons essentiels de l'économie locale, permettant d'expédier les productions agricoles, notamment le sucre, mais également de débarquer les marchandises arrivant sur l'île.

Un étonnant "toboggan" vers l'océan
Sur le terrain, encore faut-il savoir où regarder.
Depuis le haut de la falaise descend une longue structure maçonnée que l'on pourrait facilement prendre pour un simple aménagement ancien du terrain. Elle constituait pourtant l'une des pièces maîtresses de la Marine.
"Ce qui est intéressant ici, c'est qu'il reste l'ancien toboggan. C'était le toboggan qui permettait de descendre le sucre ou les produits déjà finis jusqu'au débarcadère", explique Jean-Cyrille Notter.
Une sorte de "toboggan", permettant de faire descendre les marchandises depuis le haut de la falaise jusqu'au niveau de l'ancien débarcadère.
En contrebas, au plus près de la mer, une partie importante des maçonneries est toujours visible. Des murs massifs résistent encore au ressac, près de deux siècles après le développement de cette activité.
Il faut ensuite imaginer, dans leur prolongement, un pont-volant, une passerelle de bois s'avançant au-dessus des rochers et permettant de charger et décharger les embarcations. Selon des témoignages recueillis par l'association, des vestiges de cette structure subsisteraient encore aujourd'hui sous l'eau.
Les gravures anciennes permettent, elles, de resituer l'ensemble. "Dans l'alignement d'ici, il y avait le débarcadère qui partait vers la mer et donc on chargeait les bateaux. Il faut imaginer qu'ici, il y avait plein d'entrepôts", décrit Jean-Cyrille Notter.
Comme souvent avec le patrimoine exploré par Somin Sarèt, quelques pierres suffisent à faire ressurgir tout un paysage et une histoire disparus.

Des marchandises jusqu'aux navires
Le fonctionnement de ces marines témoigne aussi de l'ingéniosité nécessaire pour commercer sur une côte réunionnaise peu propice à l'accostage.
Les marchandises étaient acheminées jusqu'au rivage, puis chargées sur des embarcations qui rejoignaient les navires stationnés au large. Les échanges s'effectuaient donc en plusieurs étapes, entre les terres agricoles, la Marine et, enfin, les bâtiments attendant en rade.
À Saint-Benoît, cette activité était directement liée au développement agricole et sucrier de l'Est. La Marine constituait ainsi une ouverture sur l'océan permettant notamment d'expédier une partie des productions locales.
Jean-Cyrille Notter rappelle d'ailleurs que Saint-Benoît aurait compté plusieurs marines : "Il a existé au moins deux, et même une troisième où on a des vestiges sur une carte." Celle située plus près du centre-ville aurait été davantage exposée aux cyclones, conduisant à privilégier par la suite le site de Bourbier, mieux protégé.
Un rôle économique que l'on peine à imaginer aujourd'hui en observant ce littoral rendu à la végétation et au bruit du ressac… les déchets abandonnés par quelques makotes en moins.

Quand le train remplace la marine
À quelques pas de là, une autre histoire apparaît justement le long du sentier littoral : celle du chemin de fer, dont le sentier suit l'ancien tracé avec plusieurs ouvrages encore visibles.
Deux époques du transport réunionnais se côtoient ainsi sur quelques centaines de mètres. Et l'arrivée de la seconde va contribuer au déclin de la première.
"Ce qui a fait péricliter le site, c'est tout simplement l'arrivée du train, puisque le train a été financé par les compagnies sucrières, justement pour transporter jusqu'au port et pour l'export", explique le géographe.

Un patrimoine à portée de main
Contrairement à certains ponts de l'ancien ti train cannier enfouis sous les bambous ou perdus au fond d'une ravine, la Marine est accessible à tous. On longe ses vestiges en empruntant le sentier littoral. On contemple l'océan depuis un lieu qui porte toujours son nom.
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Mais avec le temps, le mot est resté tandis que son histoire s'est effacée.
C'est précisément ce que cherche à inverser Somin Sarèt : retrouver la fonction de ces lieux, confronter les archives aux vestiges encore présents et raconter ce patrimoine pour qu'il ne devienne pas définitivement invisible.
"Les traces sont là et il suffit de s'arrêter, de regarder et même de contempler pour se dire : ben oui, effectivement, il y a un patrimoine sur Saint-Benoît qui est assez important", résume Jean-Cyrille Notter.

À vos appareils photo !
Il est encore temps de participer au concours photo "Fé sort nout zistwar", organisé par Somin Sarèt et ouvert jusqu'au 16 août.
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Passerelles, ponts, chemins anciens, vestiges industriels, marines oubliées… l'objectif reste le même : photographier ces témoins parfois oubliés de l'histoire réunionnaise et contribuer, à son échelle, à les faire sortir de l'oubli.
Car à Saint-Benoît comme ailleurs à La Réunion, il suffit parfois de quitter quelques instants les sentiers battus - ou simplement de regarder autrement ce qui les borde - pour (re)découvrir des morceaux d'histoire.


