La loi d’urgence agricole : agriculteurs et ménages, tous dans le même bouillon larson ?

La loi du Sénateur Duplomb, largement dénoncée par plus de 2 millions de signataires lors de la mise en place de la pétition, a bien été votée par le parlement en missouk dans la nuit du 20 au 21 juillet dernier. Elle s’inscrit dans une loi cadre plus générale appelée loi d’urgence pour la protection et la souveraineté agricoles. Ce texte ne porte pas uniquement sur la réintroduction des pesticides qui cristallisent les tensions, il comporte 23 articles regroupés autour de cinq axes : la souveraineté alimentaire, les projets agricoles, l’eau, les normes et la compétitivité.
Sous le prétexte de permettre aux agriculteurs français de rivaliser avec des producteurs européens ou extérieurs de l’UE, le texte de loi ne règle en réalité ni l’écrasement des prix, ni le partage inégal de la valeur, ni l’endettement, au lieu de financer massivement les alternatives, la diversification et l’agriculture paysanne.
Parallèlement les multinationales de l’agrochimie brassent des dizaines de milliards d’euros, tandis que les agriculteurs peinent à vivre de leur travail : Bayer réalise 21,6 milliards d’euros dans son activité agricole, BASF 9,6 milliards dans ses solutions agricoles, Syngenta 13,7 milliards de dollars dans la protection des cultures et Corteva environ 7,5 milliards dans les produits phytosanitaires.
La réintroduction de pesticides controversés peut donc ouvrir de nouveaux marchés à ces groupes, alors que la dépendance aux intrants fragilise les exploitations.
Face à ce déséquilibre, comment accepter que la mise en place d’un revenu minimum agricole équivalent au Smic pour chaque agriculteur n’ait toujours pas abouti ?
La question est d’autant plus légitime qu’une étude de l’Observatoire de la rémunération agricole équitable estime que 43% des agriculteurs français ont dégagé un revenu inférieur à 1 450 euros nets par mois sur la période étudiée. Elle évalue à 4,7 milliards d’euros par an le montant nécessaire pour garantir à tous un revenu au moins équivalent au Smic soit l’équivalent de 22 % seulement du chiffre d’affaires global de Bayer pour une année pour ne citer que cet exemple. Le groupe allemand a racheté Monsanto, le géant mondial des semences et des herbicides, pour 63 milliards de dollars en 2018.
Que penser alors de la situation économique des producteurs réunionnais quand 42,7% des ménages agricoles réunionnais vivent sous le seuil de pauvreté contre 16,2% dans l’ensemble des ménages agricoles de l’Hexagone, selon les chiffres officiels.
Le problème central n’est donc pas seulement la réintroduction contestée de deux pesticides hautement toxiques, l’acétamipride et le flupyradifurone, mais dans le fait que l’on demande à une agriculture soumise à une forte pression économique de rester compétitive sans modifier suffisamment les règles commerciales, la répartition de la valeur et le modèle de production face à des géants agrochimiques qui fixent en réalité la loi du profit en milliard de dollars.
Sur ce grand échiquier géostratégique, les dés sont donc pipés car dans les faits, les agriculteurs sont confrontés à des produits importés fabriqués hors d’Europe avec des normes sociales, sanitaires et environnementales moins exigeantes. Il enferme les producteurs dans la dépendance aux pesticides fabriquées par ces multinationales et les éloignent intentionnellement de la souveraineté alimentaire.
Les conséquences de cette logique ne règle en rien une réalité constante au contraire elles aggravent encore les inégalités dans une spirale sans fin :
- les agriculteurs doivent produire à bas prix ;
- la grande distribution et les transformateurs exercent une forte pression sur les prix ;
- les importations peuvent provenir de systèmes soumis à des normes différentes ;
- les alternatives aux pesticides sont beaucoup plus coûteuses, moins disponibles ou techniquement insuffisantes ;
- au lieu de financer massivement la transition et de corriger les rapports de force économiques, on rouvre ponctuellement l’accès à une solution chimique.
Pour le moment le texte de loi s’applique en Hexagone notamment aux filières de la noisette, de la betterave, de la pomme et de la cerise, et les producteurs réunionnais ne sont pas à ce stade concerné pour la canne, les mangues, les ananas, les letchis, les agrumes ou les autres cultures tropicales de La Réunion.
Mais restons vigilants car cela ne signifie pas que La Réunion soit totalement à l’abri :
- des importations de fruits et légumes produits avec des pesticides autorisés ailleurs ;
- d’une éventuelle extension future de la liste des cultures ;
- de la contamination des sols, des eaux et des pollinisateurs si de nouvelles dérogations étaient accordées ;
- de l’exposition des travailleurs agricoles et des riverains ;
- de l’affaiblissement des efforts engagés pour développer une agriculture tropicale plus autonome et moins dépendante des pesticides.
L’enjeu est particulièrement important pour notre île : une pollution des eaux ou des sols y circule dans un espace limité et peut affecter rapidement les captages, les cultures, les abeilles et la biodiversité endémique.
C’est pour protéger les agriculteurs et la population réunionnaise, que j’interpelle– en tant que citoyenne réunionnaise- nos sénateurs et députés à exiger auprès des institutions parlementaires de :
- garantir un revenu minimum agricole pour l’ensemble des agriculteurs
- exclure explicitement les territoires ultramarins de toute extension automatique ;
- renforcer les analyses des fruits et légumes importés ;
- rendre obligatoire une information claire sur les pesticides utilisés ;
- protéger davantage les travailleurs agricoles et les riverains ;
- financer les alternatives adaptées au climat tropical ;
- soutenir la diversification, l’agroécologie et la lutte biologique pour des produits sains et une économie vertueuse.
La véritable urgence agricole n’est pas de remettre en circulation des substances controversées. C’est de garantir aux agriculteurs un revenu digne, des alternatives efficaces, des importations soumises à une véritable équité des normes et un environnement capable de continuer à produire.
En conclusion la question déterminante reste la suivante : voulons-nous importer à la Réunion les risques sanitaires et écologiques d’un modèle agricole extérieur à nos spécificités locales, alors que nous essayons précisément de réduire notre dépendance aux pesticides chimiques et tendre vers l’autonomie alimentaire ?
Les scientifiques alertent parce que ces molécules menacent les pollinisateurs, les insectes auxiliaires, les sols, l’eau et l’équilibre des écosystèmes.
Ils dénoncent aussi des effets chroniques, cumulatifs et « cocktail » encore insuffisamment évalués, notamment sur les espèces non ciblées.
Cette loi ne protège donc pas durablement les agriculteurs : elle sacrifie la biodiversité, la santé et notre souveraineté alimentaire aux intérêts de l’agro-industrie
Est-ce une réponse à la concurrence européenne ?
Oui, c’est l’un des arguments centraux du texte, mais ce n’est pas sa seule justification.
L’acétamipride et la flupyradifurone sont interdites d’utilisation en France, tout en restant autorisées dans certaines conditions au niveau européen. Les producteurs français de noisettes, de betteraves, de pommes ou de cerises soutiennent donc qu’ils doivent produire avec des contraintes supplémentaires alors que leurs concurrents européens peuvent utiliser ces substances. Ils redoutent aussi que la France importe des produits fabriqués avec ces pesticides, ce qui déplacerait le problème plutôt que de le résoudre.senat+1
L’argument de la concurrence est donc réel dans certaines filières. Mais il faut distinguer trois choses :
- Une substance autorisée au niveau européen n’est pas automatiquement sans danger. L’autorisation européenne repose sur une évaluation réglementaire, avec des usages, des doses et des conditions précises.
- Les États peuvent adopter des restrictions nationales plus sévères, notamment au nom de la protection de l’environnement ou de la santé.
- La concurrence déloyale peut être traitée de plusieurs façons : interdire les importations produites avec des substances interdites, renforcer les contrôles, harmoniser les normes européennes, financer les alternatives ou soutenir le revenu agricole — pas nécessairement remettre les pesticides en circulation.
Frédérique Welmant


