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Disparition de trois jeunes femmes à La Réunion : "Il y a peut-être des personnes qui connaissent l'auteur ou les auteurs des faits et il est temps qu'elles parlent"

Ecrit par Eric Lainé – le jeudi 21 mai 2026 à 06H16

Me Corinne Herrmann, avocate spécialisée dans les crimes sériels ou non élucidés, répond aux questions de Zinfos974 à propos de l’information judiciaire ouverte à son initiative par le pôle « cold cases » concernant la disparition de trois jeunes Réunionnaises, entre 1984 et 1993. La robe noire invite les personnes susceptibles de détenir la moindre information sur la disparition de Marie-Françoise Bomel, de Nadia Hoarau et de Michèle Maillot, à se manifester auprès des gendarmes de la section de recherches de Saint-Denis, en charge des investigations et à l’origine d’un appel à témoins diffusé le 3 mai dernier.

Vous êtes l’avocate des familles des trois jeunes femmes disparues à La Réunion entre 1984 et 1993 à propos desquelles les gendarmes de la section de recherches de Saint-Denis ont diffusé un appel à témoins. Quels sont les points communs à ces trois « cold cases » ?

Ces jeunes femmes étaient bien dans leur peau et dans leur famille. Elles avaient envie d'avancer, elles avaient du travail pour certaines et un environnement relativement stable. Il n'y avait donc pas de raison pour qu’elles disparaissent plus de 30 ans sans donner de nouvelles. Elles se sont absolument volatilisées et il n'y a aucun élément qui laisse à penser qu'elles auraient pu se suicider, avoir un accident ou peut-être fréquenter des personnes qu’il ne fallait pas fréquenter.

Elles avaient une vie, on va dire, normale, avec des relations familiales normales, amicales. Elles avaient envie de vivre, elles étaient gaies, certaines étaient vraiment dans une joie de vivre, donc ce ne sont pas des personnes qui étaient destinées à disparaître sans donner de nouvelles.

Que peut apporter un appel à témoins dans ce type d'affaires qui remontent à 30 voire 40 ans ?

On a toujours l'impression que c'est trop tard, que les témoins sont décédés etc. Mais le monde a changé. On a des fois des images, des vidéos, des photos à l'époque qui nous permettent de garder la mémoire des faits de la vie de ces personnes. La deuxième raison est qu’on a pu les apercevoir quelque part, dans un véhicule. Elles ont pu confier à des amis des éléments sur telle ou telle personne qui pouvait les inquiéter. Est-ce qu'elles ont été suivies à un moment ? Est-ce qu'elles se sont confiées sur des difficultés qu'elles avaient avec un collègue de travail etc.

Il y a peut-être des personnes qui connaissent l'auteur ou les auteurs des faits et il est temps qu'elles parlent. Le moindre petit détail peut nous intéresser. Et puis nous ne savons pas si l'auteur des faits est toujours agissant, c'est donc très important d’agir maintenant.

"Nous ne savons pas si l'auteur des faits est toujours agissant, c'est donc très important d’agir maintenant"

Avez-vous en tête des affaires qui ont été résolues grâce à la mémoire de témoins, ravivée des années après ?

Dans le dossier Estelle Mouzin, pendant 15 ans, on a voulu que les enquêteurs travaillent sur Michel Fourniret et Monique Olivier mais on n'arrivait pas à se faire entendre. On mettait en doute son alibi et il s'est avéré que, 15 ans après, on a eu deux témoignages majeurs. Un d'une codétenue de Monique Olivier à laquelle elle avait avoué les faits et une personne qui avait reconnu Michel Fourniret sur l'autoroute quatre jours avant l'enlèvement d'Estelle Mouzin, à la hauteur du lieu où elle habitait.

Cette personne connaissait très bien Michel Fourniret. Elle vivait dans le même village, ils avaient travaillé dans les mêmes lieux. Finalement, c'est par un appel à témoins que cette personne s'est dit : quand je l'ai vu à ce moment-là sur l'autoroute, c'est peut-être au moment d'Estelle Mouzin. Il pensait que c'était anodin. Il pensait que c'était réglé puisque les médias disaient que ce n’était pas le couple terrible. En fait, ce témoignage a été absolument déterminant.

"Il faut savoir qu’on peut témoigner sous X"

C'est la même chose dans l’affaire Émile Louis. 30 ans après, on a eu des témoignages déterminants qui nous ont expliqué comment il fonctionnait, comment il agissait vis-à-vis des personnes en situations de handicapées mentales. Dans ces dossiers très anciens, on a souvent des témoignages où on nous indique des lieux de fouille. Ça pourrait arriver à La Réunion que des témoins nous disent : moi j'ai vu quelque chose d'anormal il y a 30 ans. Ça ressemblait à un creusement de tombe ou ça ressemblait à quelque chose comme de la terre qui venait d'être remuée à cet endroit…

Je pense que si des personnes ont trouvé des ossements humains, il faut les signaler pour qu'on puisse retrouver les corps de ces jeunes femmes. Quitte à écrire aux journalistes ou à nous écrire à nous. Il faut que l’on puisse les rendre à leur famille car elles attendent de pouvoir leur donner une sépulture digne. Et puis il faut savoir qu'on peut témoigner sous X, c'est-à-dire qu'on peut témoigner de façon anonyme. Il faut aussi utiliser ce vecteur-là si on a peur de quelque chose.

Lire aussi : Cold cases à La Réunion: qui sont Marie-Françoise Bomel, Nadia Hoarau et Michèle Maillot disparues à La Réunion dans les années 1980-1990?

Pourquoi avoir fait le choix de faire transférer ces trois dossiers au pôle de Nanterre ?

Ça m'a paru indispensable de transférer ces dossiers au pôle de Nanterre d'abord parce que je suis à l'origine de la création de ce pôle avec d'autres personnes. On a voulu ce pôle pour aider ces dossiers plus complexes. Pour que l’on ait des magistrats qui connaissent les criminels en série et qui savent travailler les « cold cases ». C'est-à-dire des dossiers où la justice a échoué pendant des années. Eux n’ont pas d’a priori.

Les magistrats du pôle « cold cases » savent que l’on peut résoudre des dossiers comme ça et ils savent le faire. Ils connaissent les chemins pour résoudre ces dossiers. C'est important de les réunir dans les mains d'un magistrat expérimenté puisque l’on pense évidemment que ces dossiers peuvent être liés. On ne le sait pas mais en tout cas on le pense. Et puis ces magistrats ont aussi des moyens et le temps de travailler ces dossiers.

"Le pôle "cold cases", bien que loin de La Réunion, va pouvoir déployer des moyens que n'utiliseront pas les magistrats locaux"

Et puis les magistrats locaux ne se sont pas intéressés à ces jeunes femmes. Ils ne les ont pas recherchées. On les a traitées comme rien alors, moi, je n’avais pas envie de remettre les dossiers dans les mains de cette justice qui ne s'est pas intéressée à elles. Je pense que le pôle « cold cases », bien que loin de La Réunion, va pouvoir travailler, déployer des moyens que n'utiliseront pas les magistrats locaux.

Comment expliquez-vous que ces dossiers ont mis autant de temps à quitter La Réunion pour rejoindre le pôle de Nanterre ?

Le transfert a été très long parce qu’il a fallu se faire entendre des magistrats qui cherchaient des procédures qu’ils ne retrouvaient pas, qui n’avaient peut-être pas beaucoup d'intérêts pour ces dossiers. Il fallait réunir les bouts d'enquête qui avaient été menées à l'époque et puis peut-être par la suite.

Je n'en sais rien mais, en tout cas, ça a été très long. Je trouve que c'est un temps d'enquête qui est perdu. Il nous a fallu pratiquement trois ans pour arriver à cet appel à témoins. Ça peut être aussi du côté du pôle où ça met parfois un peu de temps. C'est quelque chose que l’on combat au quotidien.

Vous avez participé à beaucoup d'enquêtes, que ce soit Émile Louis avec les disparus de l’Yonne, Michel Fourniret, avec Estelle Mouzin, on en parlait tout à l'heure, et tant d'autres jeunes filles. Il y a eu aussi les disparues de l'Isère, de l’Aisne ou encore de l'autoroute A6 pour ne citer que celles-là… Comment expliquez-vous en général que ces crimes aient mis autant d'années à être élucidés ou partiellement élucidés ?

Ces dossiers ont mis beaucoup d'années à être traités réellement. Souvent, on a un petit bout d'enquête et puis on abandonne très vite, selon les convictions des enquêteurs. Ils ont transmis aux magistrats en disant : on ne trouvera plus rien, on verra bien dans le futur... En fait, ce sont aussi des victimes qui n’intéressent pas grandement la justice.

On va nous dire que toutes ces femmes ont refait leur vie, qu’elles sont parties avec un copain etc. On minimise la situation et on laisse les familles dans le questionnement, dans la douleur et seules. Et vous savez que prendre un avocat, c'est compliqué pour les familles parce que ça peut avoir un coût. Mais c'est aussi difficile parce qu'on n'ose pas trop et puis, souvent, les enquêteurs vous disent : mais non, on va tout faire, ne prenez pas d'avocat.

"Des familles qui n'osent pas se mobiliser contre des policiers ou des juges"

Si vous saviez le nombre de victimes qui m'ont dit cela et qui se rendent compte au bout de 10 ans qu’on ne s’est pas intéressé à leur proche, qu'il n'y a rien dans le dossier. On met les victimes à distance comme ça on peut faire un peu ce qu'on veut. Et puis, peu à peu, le dossier s'enterre de lui-même. Il tombe dans les oubliettes et on ne s'en occupe plus. C'est le point commun de toutes ces affaires : une justice défaillante, des enquêteurs défaillants qui n'ont pas envie de faire, qui ne savent peut-être pas comment faire, et des familles qui n'osent pas se mobiliser contre des policiers ou des juges.

Les familles attendent. Elles pensent qu’on va leur rendre justice, qu'on s'occupe d'elles et on leur fait croire cela. Et un jour, elles se réveillent. C'est le cas à La Réunion. Un jour, elles se réveillent et elles se disent que ce n’est pas normal, que ça n'est pas acceptable. C’est ce qui fait que ces affaires rebondissent …

Quelle est votre contribution en tant qu’avocate dans ces affaires non élucidées pendant le déroulement de l'enquête ?

C’est surtout au départ quand les familles nous saisissent, qu'on va reprendre le dossier et qu'on va essayer de le remettre sur pied pour le présenter à un juge d'instruction, à la justice. Il y a parfois des problèmes de prescription, de scellés perdus ou de procédures qui n'existent plus. Il faut remettre tout ça en ordre de marche pour le présenter à la justice et l’imposer à la justice parce que c'est vraiment le mot qu'il faut employer.

On remet les dossiers sur pied, on les rebâtit parce qu’ils ont été mal montés avec des indices qui ont été oubliés. Donc on relit, on fait une analyse criminelle. Ça c'est vraiment le gros plus qu'on apporte. Et puis, ensuite, on va être présent pour suivre l'instruction et faire nous-mêmes des demandes d'acte. C'est-à-dire qu’en tant que partie civile, la famille va pouvoir faire des demandes de vérification, d'expertise, de recherche juridique, d'audition de témoins, de confrontations.

On va avoir un vrai rôle actif comme n'importe quel avocat qui sait travailler l'instruction. On est aux côtés des familles. C'est-à-dire qu'on va être cette courroie de transmission entre les autorités policières, judiciaires, et nos familles. On est là pour aider la justice à interroger nos clients, à parler avec eux pour essayer de faire remonter des souvenirs.

Ça fonctionne très bien. On résout des dossiers qui ont 30 ans, 40 ans. Je ne dirais pas sans difficulté, le plus difficile étant de les relancer, mais on résout des dossiers.

Etiquettes : Cold case

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