"Ils attendent que l'on meure pour intervenir" : À Saint-Denis, ce quartier classé zone rouge où les habitants vivent avec la peur des crues

Plus d'un an après le passage du cyclone Garance qui a emporté trois maisons, les habitants du quartier de la Ravine, à la Grande Chaloupe, vivent toujours avec la peur de la prochaine tempête. Classé en zone rouge, le hameau n’est plus protégé ni aménagé. Les sinistrés dénoncent l’inaction des pouvoirs publics, tandis que les indemnités tardent à arriver. Reportage.
Il suffit de lever les yeux vers la ravine pour comprendre la peur qui s’est installée ici. À la Grande Chaloupe, entre Saint-Denis et La Possession, l’eau a laissé des cicatrices profondes. Aussi bien dans le lit de la ravine que dans les esprits.
Dans ce petit hameau accroché au flanc de la montagne, les habitants vivent désormais avec l’impression d’être les oubliés d’une catastrophe passée trop vite dans l’actualité.
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Plus d'un an après le cyclone Garance, la rivière garde encore les traces de sa colère. Des amas de roches, des troncs arrachés, des pans de berges effondrés. Et surtout, trois maisons disparues. Emportées en quelques heures par les eaux gonflées de la ravine. "C'était l'apocalypse, souffle un gramoune aux allures de vikings, devant ce qui reste des combles de sa maison."

Ici, les habitants racontent la nuit où tout a basculé. La pluie, d’abord. Puis le grondement sourd de la rivière. Et soudain l’eau qui déborde, qui frappe, qui arrache. Qui emporte tout, Absolument tout.
Depuis, la peur ne quitte plus vraiment les lieux.
"Chaque forte pluie nous réveille, glisse une habitante en regardant le lit de la ravine. On ne dort plus pareil."
Sentiment d'abandon
Dans ce hameau discret, où plusieurs familles vivent parfois depuis des générations, la catastrophe a laissé un goût amer. Beaucoup ont le sentiment d’avoir été abandonnés.
Mais le quartier de la Ravine a toujours été classé en zone rouge au titre des risques naturels majeurs. Une classification administrative lourde de conséquences. Elle interdit toute reconstruction durable et limite fortement les interventions publiques.
Sur place, certains disent ne plus voir personne.
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"Au début, il y avait du monde. Des techniciens, des élus, des promesses, raconte un riverain. Et puis, du jour au lendemain, plus rien." Depuis plusieurs années. Si ce n'est les techniciens du réseau de télécommunication qui, de l'autre côté de la rivière, interviennent régulièrement. A 100 mètres, là où la zone est "habitable".
Visite avec la délégation mauricienne #programmeRECOS @commission_coi du site de la Grande chaloupe, 995 ha protégés par le @littoral_cdl à Saint-Denis et La Possession à #LaRéunion. Échanges sur le projet de restauration de la forêt sèche et valorisation culturelle au Lazaret. pic.twitter.com/cdHhgsL7Nn
— Conservatoire du littoral (@littoral_cdl) April 2, 2024
L’idée de travaux dans la rivière a circulé un temps. Une digue a même été évoquée. Des habitants évoquent des discussions autour d’aménagements ou de protections de berges. Mais aucune intervention visible n’a finalement été engagée.
Dans les ruelles étroites du quartier, la colère s’exprime désormais sans détour.
"Ils attendent qu’on meure pour intervenir", lâche froidement un habitant.

Parmi les visages marqués par la catastrophe, celui de Willy Collet. Sa maison familiale faisait partie des habitations emportées par la crue lors du cyclone Garance.
La nuit du drame, il a dû quitter les lieux dans l’urgence. "L’eau arrivait de partout. On n’a même pas eu le temps de réfléchir", se souvient-il.
Depuis, il a dû reconstruire sa vie ailleurs. Sans véritable solution proposée par les pouvoirs publics, il s’est relogé par ses propres moyens à La Possession.
Angoisse et attente
Mais un an après la catastrophe, les quelques aides promises par les collectivités tardent toujours à arriver. Car les assurances, elles, ne prendraient rien en charge.
"Les indemnités ne sont jamais tombées, explique-t-il. On attend toujours."
Dans le quartier, plusieurs habitants affirment être dans la même situation. Les dossiers avancent lentement, parfois pas du tout.
Pendant ce temps, la ravine continue de creuser son lit à la moindre goutte d'eau. Et chaque épisode de pluie réactive l’angoisse.
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Les habitants racontent les nuits passées à surveiller la rivière, les regards jetés à la fenêtre au moindre grondement, la peur silencieuse qui s’installe lorsque les nuages s’accumulent au-dessus de la montagne.
Dans ce contexte, la question de l’intervention publique reste centrale.
La mairie de Saint-Denis avait déjà fait le point il y a un an après le passage de Garance (vidéo) :
Mais la Ville de Saint-Denis rappelle aujourd'hui la gravité de la situation révélée par les épisodes climatiques récents. "Les différents aléas climatiques survenus sur le territoire de Saint-Denis, et entre autres à la Grande Chaloupe, ont montré la grande fragilité des habitations situées en zone rouge", indique-t-elle, soulignant que cette réalité a conduit au déploiement de politiques publiques spécifiques.
Son objectif prinicpal est clair : "Remplir son obligation légale d’assurer la sécurité des habitants face à des risques naturels", notamment lors des fortes pluies et des épisodes cycloniques. Le passage du cyclone Garance a confirmé cette vulnérabilité.
Une "priorité"
"Certaines habitations ont été gravement endommagées, d’autres emportées", précise encore la collectivité, en s’appuyant sur des expertises menées par le BRGM et les services de la DEAL, qui "ont mis en évidence des risques importants sur plusieurs terrains habités".
Elle insiste : "La mise à l’abri des habitants de la Grande Chaloupe pensée de manière humaine et juste est une priorité pour l’ensemble des acteurs mobilisés".
Cette stratégie repose sur une coopération entre l’État, les communes de Saint-Denis et La Possession, ainsi que de nombreux experts. Depuis 2025, "sept réunions sur site et en préfecture se sont tenues". Au total, "24 familles ont pu être identifiées et 5 ont d’ores et déjà pu être relogées", malgré un délai moyen de trois ans pour accéder à un logement social.
Sur la complexité des démarches en cours, notamment pour les indemnisations ? "Le terrain étant en indivision, la situation foncière est très complexe", explique la Ville, justifiant le recours à un généalogiste pour identifier les ayants droit.
"À ce jour, l’existence de 23 ayants-droits a pu être confirmée", une étape préalable aux procédures notariales permettant l’accès au fonds Barnier.
Cadre règlementaire
"À chaque intempérie, la police municipale se déplace sur site pour informer les habitants du risque", et un dispositif d’alerte et d’hébergement d’urgence a été mis en place.
Interrogée, la préfecture rappelle pour sa part le cadre réglementaire très strict qui encadre désormais ce secteur.
"Le quartier de la Ravine à la Grande-Chaloupe est classé en zone rouge au titre des risques naturels majeurs à La Réunion. Dans ces secteurs, aucune mesure de protection structurelle ne peut être engagée et la seule réponse durable permettant de garantir la sécurité des personnes est la délocalisation des habitants et des biens exposés."
Selon les services de l’État, ces opérations relèvent avant tout des collectivités territoriales.
"Ce type d'opérations relève des collectivités territoriales, en particulier des communes de Saint-Denis et de La Possession, lesquelles conduisent actuellement les démarches nécessaires, en lien étroit avec les services de l'État, afin d'assurer un suivi régulier de l'avancement du dossier."
Que disent les autorités ?
La préfecture indique aussi qu’un comité de pilotage dédié aux délocalisations doit se réunir prochainement. "Le comité de pilotage dédié aux délocalisations est prévu très prochainement à La Possession pour l'examen des situations des riverains concernés de cette commune, celui de Saint-Denis se tiendra dans les prochaines semaines."
L’État assure également accompagner les collectivités dans ces procédures.
"Les services de l'État, notamment la DEAL, accompagnent les collectivités dans ces procédures, dans le cadre des compétences qui leur incombent en matière de prévention des risques. À ce stade, aucune autre intervention ne peut être engagée dans une zone où les risques avérés interdisent toute reconstruction ou aménagement pérenne."
La préfecture conclut en affirmant que "l'État est pleinement mobilisé pour soutenir les démarches conduites par les collectivités afin de proposer des solutions sécurisées et durables aux habitants concernés".

Willy Collet a dû se reloger par ses propres moyens.
Théories farfelues autour d'un nouveau port
Sur le terrain pourtant, ces explications administratives peinent à rassurer.
Car à la Grande Chaloupe, la "réalité est simple". Les habitants vivent toujours là. Dans des maisons fragilisées, parfois à quelques mètres seulement de la ravine. Voire en surplomb.
Et, face à ce silence, les supputations vont bon train, notamment cette idée de reconstruction d'un port historique en contrebas du Lazaret, raison pour laquelle les "autorités attendraient de récupérer les terres plus haut pour entamer des travaux d'ampleur", selon certains dires des habitants.
"Combien de temps encore ?"
Une rumeur formellement démentie par une source proche de la municipalité de Saint-Denis : "C'est absurde de penser ça. La zone est classée rouge en haut, et on ne peut rien construire en bas, sur le littoral."
Plus officiellement, la mairie dément par ailleurs toute perspective d’aménagement : "Il n’existe aucun projet portuaire ou d’aménagement à la Grande Chaloupe. La zone concernée est classée en zone rouge" et donc "inconstructible, tant pour les riverains que pour les pouvoirs publics".
Mais lorsque les nuages s’amoncellent au-dessus du massif de la Montagne, beaucoup regardent la rivière avec la même question silencieuse.
"Combien de temps encore avant la prochaine crue ?"



