Le "droit de suite" du journaliste

Laurent Joffrin du "Nouvel Observateur" a pointé une carence des journalistes qui interrogeaient le Président de la République tout dernièrement sur les deux chaînes de télévision : ils n'ont pas pu, dit-il, sans doute par solidarité avec ses confrères, compte tenu du cadrage de cette opération, exercer le "droit de suite habituel dévolu aux journalistes".
Le droit de suite est une disposition juridique qui permet à l'auteur d'une œuvre de percevoir un pourcentage à toute revente de cette œuvre. À la télévision, le représentant des citoyens vend sa gestion des affaires publiques. Cette gestion, dans l'espace et dans le temps, ne lui appartient pas, mais comme il en bénéficie politiquement, y compris sur un plan plus personnel puisqu'il en retire indirectement des moyens pour se faire réélire, il est sous le coup d'un "droit de suite" à régler au journaliste qui assure la transaction. Ce dernier se doit donc d'exiger tous les éclaircissements pour une bonne compréhension des citoyens, en reformulant les questions, en élargissant les logiques exposées, en tout cas en présentant des objections, sans aller jusqu'à jouer un rôle d'opposant. Les Français ont perdu une occasion de bien comprendre, entre autres, pourquoi Nicolas Sarkozy n'a pas carrément aboli la loi sur les 35 heures si elle fait tant de mal à la France. Il en est de même de ces budgets en déséquilibre des années passées qu'il critique tant aujourd'hui, tout en passant sous silence ceux de 2010 et de 2011 dont il était l'artisan en chef.
Dans l'Hexagone, la presse audiovisuelle accorde une place convenable au débat, ce qui est loin d'être le cas à la Réunion d'autant que la presse écrite de grande diffusion n'offre le plus souvent que des articles de plus en plus aseptisés. Les médias papier n'ont plus assez de papier et les médias télévisés ont de moins en moins de temps – les médias Internet n'ont pas encore suffisamment d'audience. Ce qui fait que la décentralisation tourne le dos à la démocratie, certains y voient même un glissement vers une république bananière.
Mais comment dégager en toute clarté l'essentiel de ce que font les collectivités locales si le "droit de suite" n'est pas appliqué à toute présentation de la "com" de Didier Robert, aux généralités blablatées de Nassimah Dindar à la télé, aux verrouillages des dossiers par les maires, et si la responsabilité des élus n'est pas tout de suite pointée ? Les comptes-rendus des séances des conseils municipaux sont d'une telle platitude que l'on se demande pourquoi les professionnels de la presse font le déplacement. Est-ce que l'on a encore une chance de voir régulièrement, en dehors des périodes électorales, ces grands décideurs de la Réunion faire face aux journalistes, y compris de la presse écrite et Internet, sur les deux chaînes de télévision ?
C'est dans le temps même de l'émission ou dans le corps même de l'article que le "droit de suite" produit toute son efficacité et contribue à l'éveil du sens critique. Tout éclairage qui arrive après ne peut pas avoir le même effet. Ainsi, écrire que CBo Territoria apporte à "Terres Australes", outre le montage des programmes immobiliers, "la localisation des fonciers disponibles (hors de son propre foncier)" pour faire face à la demande de logements sociaux, sans enclencher le débat sur le capital foncier des communes, les capacités de l'EPFR, et la responsabilité des maires dans les déclassements qui peuvent favoriser la spéculation foncière et immobilière, c'est refuser d'exercer son "droit de suite".
Aimé LEBON, Bois-de-Nèfles-Saint-Paul


