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Trafic de stupéfiants : quand les juges de Champ Fleuri ne partagent pas la politique pénale du parquet

Ecrit par Eric Lainé – le mardi 6 janvier 2026 à 06H35

Le jeudi 11 décembre, les cas de deux "mules" d’argent, condamnées à deux ans de prison ferme en première instance, étaient examinés par la cour d’appel à l’initiative du parquet de Saint-Denis. Lequel avait jugé que les peines infligées en septembre dernier étaient une fois encore bien trop clémentes. Deux nouvelles affaires qui illustrent une politique pénale à la peine en matière de trafic de stupéfiants.

Les décisions de justice ne se commentent pas. Il n’empêche que le jeudi 11 décembre dernier le quantum des peines requises par le parquet de Saint-Denis et celles finalement infligées par le tribunal judiciaire de Champ Fleuri à l’encontre de deux mules d’argent, a fait débat devant la cour d’appel de la rue Juliette Dodu. A fleurets mouchetés.

Le phénomène n’est pas nouveau. Régulièrement, la politique pénale du ministère public, plutôt répressive en matière de trafic de produits stupéfiants, se heurte aux décisions des magistrats du siège qui font plutôt pencher la balance de la justice du côté de la défense. Et le parquet en prend ombrage. Par exemple, les membres du réseau de trafic de stupéfiants, emmenés par Yannis Bleys, détenu particulièrement surveillé (DPS) de rang 4, ont bénéficié de peines plutôt clémentes lors du procès piloté à grande vitesse par le président Bernard Molié. Prévue sur deux jours, l’audience du 4 septembre dernier a été pliée avant le coucher du soleil.

Le caïd s’en sort avec 6 ans ferme contre 12 requis

Mais ce jour-là, le parquet n’a pas seulement mal digéré la célérité des débats. Il a aussi avalé de travers le quantum des peines infligées à Yannis Bleys et à ses lieutenants. Par contre l’avocate parisienne du caïd a affiché un large sourire à l’énoncé du jugement. Un peu comme s’il s’agissait d’un cadeau tombé du ciel quand bien même elle avait tout donné lors de sa plaidoirie.

Lire aussi : Trafic de drogue: Yannis Bleys et ses comparses restent en prison jusqu'au procès en appel

Le client pour lequel elle avait fait le déplacement de 11.000 kilomètres venait d’être condamné à 6 ans de prison ferme quand le parquet en avait requis le double. C’est-à-dire 12 ans sur une échelle de 20 ans puisque Yannis Bleys était en état de récidive légale. Résultat, le parquet a fait appel de sa condamnation. Idem pour quelques-uns de ses meilleurs lieutenants, qui seront rejugés à ses côtés en janvier 2026.

83.740 euros en cash sur celle qui roule carrosse

Mais ce dossier n’est pas un cas isolé puisque le jeudi 11 décembre deux autres affaires, impliquant des "mules" d’argent, faisaient elles aussi l’objet d’un appel de la part du parquet de Saint-Denis. La première mettait en cause Doriane Legrand, 24 ans originaire de l’Essonne. Le 22 septembre dernier, elle avait écopé de deux ans de prison ferme pour avoir été prise au départ de l’aéroport Roland Garros avec la somme mirifique de 83.740 euros en cash. 4.000 euros dans le sac à main, 720 dans sa valise cabine et surtout 25 liasses de billets d'un montant de 2.000 à 4.000 euros sur elle, fixé sur son corps avec du sparadrap.

La prévenue n’en était pas à son coup d’essai. En 2023, elle avait déjà écopé de six mois de prison ferme pour acquisition, cession et offre de stupéfiants. Sans compter les écarts de conduite sous stupéfiant de celle qui se plait à rouler carrosse en BMW de luxe ou dans une Golf en compagnie de deux délinquants notoires, comme il a été indiqué à l’audience.

"Une menteuse patentée qui est dans un réseau de trafiquants depuis fort longtemps"

Sur les questions embarrassantes liées au financement de son voyage, elle fait jouer son droit au silence. Idem quand l’avocate générale a révélé que l’un de ses billets d’avion avait été acheté avec la carte bleue d’Anaïs H., une des maîtresses de Yannis Bleys. Un fait nouveau qui démontre que le milieu des narco-trafiquants est petit à La Réunion et que Doriane Legrand n’est pas forcément l’oie blanche qu’elle prétend être à la barre.

Rappelant qu’elle s’est fait pincer par les douanes "avec l’équivalant de cinq ans de Smic", la magistrate a égrainé ses mensonges concernant son emploi, son pseudo commanditaire, ses voyages éclairs d’agrément de deux jours à La Réunion et ce sombre inconnu qui lui aurait confié plus de 84.000 euros… "C’est plutôt une menteuse patentée qui est dans un réseau de trafiquants depuis fort longtemps", estime l’avocate générale. Avant de prévenir : "Il faut endiguer le tsunami blanc avec toute la rigueur prévue par la loi."

"Une peine de deux ans est inadaptée aux faits"

La magistrate ne se prive pas d’égratigner la décision rendue en première instance. "Une peine de deux ans est inadaptée aux faits et à une personnalité qui est ancrée dans le réseau depuis de nombreuses années". Aussi, elle requiert six ans de prison ferme à l’encontre de Doriane Legrand et une amende douanière qui doit correspondre à la somme d’argent confisquée "sans remise possible, comme le prévoit la loi, sachant qu’elle peut même être multipliée par cinq".

Cet implacable réquisitoire fait bondir de son banc Me Sébastien Navarro qui estime que les peines demandées sont "hors sol". Il rappelle que la peine requise est la même que celle infligée à Monsieur Bleys dans une autre affaire où il fait figure de tête d’affiche. Et de commenter : "Je pense que le parquet se trompe de personnes car certains utilisent les mules comme des kleenex qu’ils balancent quand ils sont usagés. »

"Quand les WC sont bouchés, elles baignent dans leur merde"

Me Navarro parle de sa cliente comme d’une "gamine désœuvrée" qui était "pétrie de trouille". Raison pour laquelle, elle a été repérée par les douaniers. Aussi plaide-t-il pour "une politique pénale cohérente". Hors de lui, l’avocat souligne encore que "les conditions de détention sont extrêmement compliquées" dans le quartier des femmes de Domenjod.

Il rappelle qu’elles sont contraintes de dormir par terre. "Quand les WC sont bouchés, il y a des excréments au sol et elles baignent dans leur merde", tonne-t-il. Et d’interpeller la magistrate : "Parlez-en madame l’avocate générale !" Il conclut sa plaidoirie en demandant au président Rousseau et à ses assesseurs "de ne pas dépasser la peine prononcée en première instance par trois magistrats qui n’ont pas pris cette décision à la légère".

L’inconnu sur Snapchat lui confie le transport de 172.310 euros

Le second dossier concerne Tene Fofana, une "mule" de 25 ans interceptée en juillet dernier avec la bagatelle de 172.310 euros sur son ventre. Restée seulement cinq jours à La Réunion, elle aurait été recrutée sur Snapchat par l’énigmatique Moussa Traoré de Versailles. Sans la connaître, cet homme, comme par hasard inconnu au bataillon, aurait déboursé 2.314 euros en liquide pour régler ses deux billets d’avion tout en lui faisant suffisamment confiance pour la faire voyager avec une petite fortune.

Ajoutez à cela que Tene Fofana ne gagne pas un sou vaillant mais que les policiers ont découvert 2.510 euros au coffre dans sa chambre de l’Essonne… Il y a là tous indices d’une "mule" ancrée dans le trafic même si la jeune femme affirme sur le ton de la naïveté qu’elle croyait avoir été recrutée pour convoyer l’argent d’une société de location de voiture. Autre indice troublant : il a été établi qu’elle a fait un périple en avion jusqu’en Ethiopie pour suivre un stage de reconversion en maquillage.

"Elle transportait l’équivalant de 15 années de SMIC"

L’avocate générale égratigne une fois encore la peine infligée en première instance. "Dans ces dossiers, il faut des peines adaptées", souligne-t-elle. La magistrate revient également sur l’amende douanière prononcée d’un montant de 60.000 euros quand elle aurait dû être fixée à l’identique du montant saisi. A minima. "Elle transportait l’équivalent de 15 années de SMIC. Cela donne une idée du ruissellement d’argent…", poursuit-elle pour illustrer le caractère "très lucratif du trafic". L’avocate générale rappelle encore que la prévenue a refusé de livrer le code de son téléphone et qu’elle "a gardé le silence hormis pour donner des réponses évasives". Pour toutes ces raisons, elle requiert 5 ans de prison ferme à son encontre.

Me Sébastien Navarro ne se prive pas de renvoyer dos à dos le parquet et les juges de première instance. "Il y a au moins trois magistrats qui ont partagé la même réalité du dossier que la défense", tacle-t-il. Il rappelle que sa cliente n’a "pas de casier" et que l’on "n’a pas trouvé de traces de mouvement de fonds sur son compte en banque". "Ni d’allusion aux stupéfiants dans ses échanges téléphoniques". Une fois encore, l’avocat pointe du doigt l’incohérence des peines requises. "On réclame le même quantum que pour quelqu’un qui transporte de la cocaïne…" Que vont décider les juges en appel ? Délibéré le 15 janvier prochain.

Etiquettes : Mule | Tribunal

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