L’avertissement du juge à Alain Bénard : « Je ne veux pas le revoir sur les réseaux sociaux avec ce type de propos »

Alain Bénard, conseiller municipal d’opposition à la mairie de Saint-Paul, a été condamné à trois mois de prison avec sursis et 3.000 euros d’amende pour provocation publique à la discrimination en raison de l’origine, l’ethnie, la nation, la race ou la religion. En mars dernier, il avait posté sur son compte Facebook un message d’exclusion particulièrement haineux à l’adresse des musulmans de La Réunion.
Retenu en Thaïlande où il passait des vacances avant d’y être hospitalisé, Alain Bénard, ancien maire de Saint-Paul et actuel conseiller municipal d’opposition, n’était donc pas présent ce matin au palais de justice de Champ Fleuri pour répondre du message de haine qu’il a posté le 15 mars dernier sur son compte Facebook. Un post édifiant où il clouait au pilori « les musulmans de La Réunion ». Car, pour lui, ils « sont devenus intégristes comme tous ceux du monde entier… Désormais ils voilent leurs femmes et leurs filles… C’est une rupture du contrat d’intégration… Ici comme ailleurs… Ils ne veulent plus s’intégrer, ils veulent nous imposer leurs lois et leurs codes… dans les cantines, les piscines, les cimetières… Qu’ils dégagent… A Rome fais comme les Romains ! (Sic.)»
Les 5.000 abonnés d’Alain Bénard n’ont pas été les seuls à lire la prose nauséabonde plaquée sur son mur. Libre d’accès, le post a été porté à la connaissance de Nazir Patel, président du Conseil Régional du Culte Musulman (CRCM) de La Réunion. Raison pour laquelle l’association a porté l’affaire devant la justice. Sitôt l’enquête ouverte par le parquet de Saint-Denis, les gendarmes ont convoqué le plaignant. « Cette publication sur Facebook a beaucoup fait parler dans la communauté, et au-delà, en considération de la violence des propos qui sont de nature à raviver la haine et à exacerber les tensions », leur a expliqué Nazir Patel.
« Des propos purement et simplement abjectes »
Le 9 avril dernier, Alain Bénard était entendu par les enquêteurs. « Il a reconnu être l’auteur de la publication et il a assumé ses propos », indique le président Molié. Néanmoins, l’élu a admis « un manque de nuance, estimant que ses propos ont pu être mal interprétés et qu’il est habituellement attentif à la différence entre islam et islamisme ». Raison pour laquelle Alain Bénard a retiré le fameux message de son compte Facebook à la demande du parquet, le 7 juin suivant. S’agit-il d’un dérapage isolé ? Pas vraiment à la lumière des précisions apportées par un des avocats de la partie civile, Me Sébastien Navarro. Celui-ci a relevé pas moins de 77 publications haineuses qui visent les musulmans sur le compte Facebook de l’ancien maire de Saint-Paul. Ce qui lui fait dire que les propos du message incriminé « sont purement et simplement abjects ».
Les parties civiles, soucieuses d’expliciter les enjeux du procès et sans doute aussi de ne pas laisser les débats s’engluer autour des seuls propos bas du front portés par Alain Bénard, a fait citer trois témoins. Trois humanistes issus de la société civile. Des sages qui ont brandi en étendard le vivre ensemble que leurs aïeuls ont légué aux jeunes générations. « La Réunion est une création exemplaire. C’est l’espace où l’on retrouve la coexistence des cultures, des couleurs et des croyances dans le monde. Un modèle du vivre ensemble qui est le principe premier de la civilisation », a indiqué Mario Serviable, géographe reconnu.
« Le vivre ensemble est une construction sociale liée à l’intelligence de l’homme »
Cet enseignant ajoute que « le vivre ensemble ne nous est pas donné à La Réunion comme une grâce, mais il est une construction sociale liée à l’intelligence de l’homme. Et je suis là car j’en ai fait mon combat. » Et de conclure : « Le vivre ensemble est inconfortable. Il appartient à chacun d’entre nous de faire cet effort. Pourquoi ? Le principe de civilisation est l’enjeu de cet effort individuel. »
Jean Dremaza, ancien champion de boxe française, s’est lui aussi présenté à la barre pour témoigner du vivre ensemble à La Réunion « à travers notre savoir-faire, notre savoir être et notre savoir devenir ». « Il est inconcevable qu’un Réunionnais se mette à critiquer injustement une des composantes de la société réunionnaise. Car chacune d’elles représente un maillon indivisible dans l’organisation de notre vie sociétale qui date de l’arrivée de nos ancêtres, lesquels ont façonné cette expérience de vivre ensemble. » Et de conclure avec fermeté : « Il est non négociable et non discutable de créer des problèmes là où il n’y en a pas, surtout sur cette île déjà touchée par des problèmes sociaux et économiques. Nous devons continuer à vivre ensemble car nous avons tous un destin commun. »
« Alain Bénard, Alain Bénard, allons le dégueuloir ! »
Daniel Minienpoullé, responsable du groupe de dialogue interreligieux, déplore que Alain Bénard n’aille pas à la rencontre des gens de confession musulmane pour qu’ils puissent confronter leurs opinions ensemble. « Nous sommes ouverts au dialogue et à la discussion », rappelle-t-il. Il ajoute qu’une « personne référente comme lui, qui tient de tels propos, peut porter atteinte mentalement à la jeunesse ». Impossible donc à ses yeux de laisser passer de tels discours de la part d’une personnalité publique sans risquer que certains se disent : « C’est passé, donc, c’est dans l’air du temps… » Et de conclure : « Il faut préserver cette unité en bonne intelligence à La Réunion. »
Dans sa plaidoirie, Me Sébastien Navarro est bien plus tranchant quand il illustre le propos de l’élu. Il se souvient du slogan de campagne distillé par voie de mégaphone : « Alain Bénard, Alain Bénard, allons à la victoire ! » Avant de résumer par mimétisme le message diffusé sur Facebook 20 ans plus tard : « Alain Bénard, Alain Bénard, allons le dégueuloir ! » Il vise le post du 15 mars mais aussi tous ceux qui l’ont précédé ou suivi.
« Les musulmans ont construit La Réunion avec tous les bâtisseurs de cette île »
Pour l’avocat, il menace « la cohésion ». « A La Réunion, les religions cohabitent en paix. On se respecte quelque soit sa race, sa religion ou son appartenance sexuelle… c’est un trésor national et même mondial qu’il faut préserver. Il faut se battre pour ça… » Il se dit d’autant plus surpris par l’attitude d’Alain Bénard qu’il s’agit d’un ancien maire et d’un conseiller municipal « qui a aussi été élu par les voix des musulmans ». Au-delà, il rappelle qu’Alain Bénard a enseigné l’histoire géographie. « Il devrait savoir que le fait de pointer un groupe de personnes pour son appartenance à une race, à une religion ou à une orientation sexuelle peut produire l’horreur, l’indicible. Et c’est ce qui est dangereux quand on attise la haine et que l’ont fait des amalgames. »
« Alain Bénard se présente comme le défenseur de l’identité réunionnaise mais avec ses propos, il en est le fossoyeur… Il creuse la tombe dans laquelle nous allons tous périr », a poursuivi Me Ali Mihidoiri. Pour le second avocat des parties civiles, « c’est une discrimination qui est prise à l’encontre d’une composante de la société réunionnaise. On vient lui dire qu’elle a été accueillie et qu’elle a rompu le contrat d’intégration. Et comme ce sont des intégristes, il leur dit : Dégagez ! Mais cette composante, elle n’a pas été accueillie, elle a construit La Réunion avec tous les bâtisseurs de cette île qui ont fait qu’elle s’appelle Réunion. » L’avocat souhaite que les juges mettent le prévenu « hors d’état de nuire ».
« Son idée est de faire choc en appelant à dégager une partie de la population »
Pour le ministère public, l’infraction est parfaitement constituée dans la mesure où les propos ont été véhiculés par un réseau social accessible à tout public, sans possibilité de les nuancer et sans d’ailleurs l’avoir fait. « Son idée est de faire choc en appelant à dégager une partie de la population pour gagner un peu de visibilité », indique-t-elle. Et d’ajouter : « Un réseau social ne peut pas être utilisé comme un tribunal de la violence. » Pour le substitut de la République, l’élu est « dans la stigmatisation de toute une partie de la population, de l’ensemble des musulmans de La Réunion ».
Plus grave encore, la magistrate estime qu’il est « dans l’exhortation à une réaction de la part de ceux qui ne seraient pas dans la nuance. Ce qui en vient à légitimer un sentiment raciste et de faire en sorte par l’action que cette exclusion devienne réalité », redoute la magistrate. Estimant qu’il s’agit « de la parole d’un élu conscient de ce qu’il veut dire et qui en connaît les répercussions », elle requiert une peine de 5.000 euros d’amende dont un mois avec sursis et elle laisse à l’appréciation du tribunal le soin de fixer le quantum de la peine de prison, un an au maximum pour ce type d’infraction.
« Il tient à rappeler ses plus sincères excuses aux musulmans »
En défense, Me Morgan Pouly se désolidarise de son client au plan moral avant de bâtir sa plaidoirie sur une analyse purement juridique. En l’absence d’Alain Bénard, il porte sa parole. « Alain Bénard tient à rappeler ses plus profondes et sincères excuses aux musulmans qui ont pu se sentir offensé à tort. » Pour l’avocat, « les lecteurs réunionnais savaient forcément que les propos tenus étaient faux ». Me Pouly a tenté de démontrer que « la volonté profonde de son client n’était pas de s’adresser à toute une communauté ». Pour ce faire, il s’est notamment appuyé sur un courrier publié par la presse en 2015 dans lequel son discours était nuancé en ce qu’il ne stigmatisait pas une communauté dans son ensemble. Il a même tenté de plaider la relaxe.
Le tribunal a estimé pour sa part que l’infraction était parfaitement établie, condamnant Alain Bénard à trois mois de prison avec sursis et à 3.000 euros d’amende. Le président a précisé que s’agissant d’un « élu de la République, il y avait un engagement de responsabilité et d’exemplarité à l’égard de la population ». Bernard Molié a encore ajouté qu’il s’agissait « d’un avertissement à ne pas recommencer » et qu’il ne voulait « pas le revoir sur les réseaux sociaux avec ce type de propos ». Message qu’il a demandé expressément à Me Pouly de transmettre à Alain Bénard.


