Un début d’espoir pour les requins tigres ?

Grâce en soit rendue à l’Etat, à la Région, et aux communes de Saint-Paul et de Saint-Pierre, notamment. Merci à eux !
Ce projet avait déjà été évoqué il y a plus de deux ans par le sous-préfet de Saint-Paul, lors d’une conférence de presse du CSR le 16 février 2021 (JIR du 17/02/21) :
« La pêche des requins restera la pierre angulaire de la stratégie. "C’est notre arme fatale" glisse [le sous-préfet] Olivier Tainturier. Celle-ci est d’ailleurs amenée à évoluer. La pêche des requins tigres de moins de 2.50 mètres devrait être abandonnée pour concentrer les moyens sur le requin bouledogue, principal responsable des attaques mortelles ».
Sa réalisation a pris du temps, d’autant que l’ancienne mandature régionale, en la personne de sa vice-présidente Y.C., s’était acharnée à le bloquer. Mais nous y sommes désormais.
Certes nous comprenons que pour l’Etat, la sécurité des usagers soit encore la priorité. Mais en la circonstance, l’abattage des requins est devenu parfaitement inutile et nuisible :
les conséquences écologiques (pour les populations de requins, les captures accessoires et la Réserve marine) et économiques (pour les pêcheries) des programmes d’abattage n’ont JAMAIS été étudiées. A la Réunion, on tue à l’aveugle !
les requins tigres et bouledogues, grands prédateurs apicaux, ont un rôle essentiel dans le maintien des équilibres et de la bonne santé des écosystèmes marins.
l’abattage s’exerce à 42% au sein de la Réserve marine de la Réunion, avec une proportion maximale d’espèces "accessoires" capturées (58%) quand les captures de requins ciblés ne représentent que 36% pour le tigre et…..6% pour le bouledogue.
on ne pêche plus, pour ainsi dire, que du requin tigre, quand le bouledogue est quasiment le seul à avoir été impliqué dans les accidents : 93% de tigres tués en 2021 (102 tigres contre 8 bouledogues), proportion montée à 96% en 2022 et 2023 ; un seul accident avec un requin tigre ces 12 dernières années, il y a maintenant 8 ans (en février 2015).
aucune valorisation n’est envisageable vu le risque sanitaire (ciguatera) : la commercialisation de la chair de requin est interdite à la Réunion. Les prises sont donc simplement conduites à l’équarrissage et détruites. Un monumental gaspillage…..
depuis 2013, un arrêté préfectoral systématiquement reconduit interdit la baignade et le surf - principale activité exposée aux accidents - en dehors des zones protégées. Le dernier en date est l’arrêté n°321 du 7 février 2023. Il appartient à l’Etat de le faire respecter au lieu de tolérer ouvertement le surf dans les zones interdites. Ou alors de revenir à une pratique aux risques et périls des intéressés comme le permet l’article L.2213-23 CGCT, ce qui aurait l’avantage de responsabiliser les imprudents…..
des solutions non létales efficaces ont déjà été mises en œuvre (dispositif Vigie Requin Renforcé et équipements de protection individuels EPI pour le surf ; filets de protection pour la baignade).
le dernier accident avec un requin remonte à 4 ans en arrière : le 9 mai 2019.
Il n’y a donc plus aucune justification sécuritaire valable à continuer de massacrer des requins tigres dans les eaux réunionnaises !
Ce timide virage - le relâcher des tigres de 2m50 et moins - est par conséquent une excellente chose. Il n’en reste pas moins que la route est encore longue vers une gestion plus rationnelle – moins guidée par l’émotion - de la problématique requin. En effet : 70% des requins tigres tués ces cinq dernières années ont une taille supérieure à 2m50 (données CSR). Cette mesure n’aura donc en fait qu’un impact très limité, surtout médiatique : on va continuer à tuer des centaines de requins tigres pour rien.
Détruire tous les spécimens de plus de 2m50 revient à détruire tous les reproducteurs, en particulier les femelles gestantes.
Qui plus est, chez les requins vivipares comme le tigre, la fécondité des femelles augmente généralement avec l’âge. Pour préserver la population, il vaudrait donc mieux protéger à priori les "vieilles femelles", avenir de l’espèce, que les juvéniles.
Détruire tous les spécimens de plus de 2m50 revient aussi à détruire tous les spécimens de grande taille de ce prédateur apical. Avec des conséquences totalement inconnues au niveau des écosystèmes marins, en particulier pour la Réserve marine de la Réunion où se déroulent encore 42% des opérations de pêche.
Relâcher uniquement les petits spécimens revient à présupposer que les requins tigres juvéniles ont le même comportement que les adultes, ce qui reste à démontrer chez cette espèce semi-pélagique capable de longues migrations transocéaniques.
Comme le rappellent Niella et al. (2021)* : « il faut noter que peu de morsures ont été attribuées aux requins tigres à la Réunion (Ballas et al. 2017) et qu'aucune morsure n'a été attribuée aux requins tigres < 300 cm de LT (Lagabrielle et al. 2018). [….] Cela implique que l'abattage continu des requins tigres n'améliore pas la protection des baigneurs à La Réunion.»
A minima, il nous aurait donc semblé plus logique de relâcher au moins tous les requins tigres de moins de 3m, soit les 2/3 des spécimens tués (en pure perte) ces 5 dernières années.
Mais il est vrai que la logique et l’émotion ne font pas bon ménage.….
Didier Dérand
Président de VAGUES
Représentant du Collectif "Requins en Danger à la Réunion"
(*) Niella, Y., Wiefels, A., Almeida, U. et al. (2021) - Dynamics of marine predators off an oceanic island and implications for management of a preventative shark fishing program. Marine Biology, 168 (42).


