Notes de lecture : Iconoclaste, impertinent, insolent, truculent « Rue des quarante euros » par le Bled de service

Pour ce coup-ci, je ne sais trop si vous allez simplement rire, vous plier en quatre, vous désoler, vous apitoyer, à vous de voir !
« Rue des quarante euros », titre de cette insolence merveilleuse, s’appelle en réalité « Chemin-quarante-euros ». Aucune plaque ne l’indique, faut connaître. Sur l’ancienne route nationale Pierrefonds/Saint-Pierre, quelques centaines de mètres après le RPIMA (bien lotis, nos bidasses ailés !), une ruelle sans nom descend vers l’océan, lequel en cet endroit est encore plus mal luné qu’à son habitude.
Mais pas de quoi déranger le petit commerce aussi coquin que grivois qui s’y tient, sept jours sur sept, douze mois sur douze, vingt-quatre heures sur vingt-quatre. D’accortes damoiselles fort peu vêtues attendent le client en bavardant.
Certaines sont diplômées de l’Université de Tananarive, profs de lycées. En un mois dans ce chemin perdu, elles gagnent une année de salaire là-bas ; de quoi faire vivre leur nombreuse famille sans souci une année durant. Qui n’a jamais pêché…
Une flopée de jeunes femmes (parfois de « vieilles », y’en a qui aiment ça, à ce qu’on dit), chassées du centre-ville par d’hypocrites âmes bien-pensantes, encore plus hypocrites que les redoutables ligues américaines de vertu. Vertus qui n’ont souvent plus grand-chose à perdre mais vous savez ce qu’il en est…
Autrefois, ces consolatrices du pauvre peuple s’adonnaient à la charité Place-des-Putes, encore appelée Place-de-la-petite-Vertu, de son vrai nom Place-de-la-Victoire. Depuis plus de vingt ans, elles exercent leur art (consommé) Chemin Quarante-euros, là où nous entraîne l’ami du bled.
Ce roman, on se demande s’il en est bien un. Il en a la trame, notez. Le maire de la ville de X… vient tailler une bavette et se faire tailler une turlutte par une de ses consolatrices attitrées. Et voilà-t’y-pas qu’en pleine colonne montante plus bronzée que celle de la Place-Vendôme, bonhomme a le coeur qui lâche. Aidée d’une copine plus âgée, plus dessalée aussi, la jeune soulageuse de l’humanité souffrante dissimule le corps dans la ravine à côté. Mais voilà qu’un copain-coquin-fournisseur-de-cocas-et-de-capotes a tout vu et veut faire chanter les prêtresses d’Aphrodite. Mal lui en prend car…
Bon ! Je ne vais pas vous déflorer (ouaf ! ouaf !) le sujet. Alain Bled a sans doute écrit un bon petit polar. Mais il a aussi commis un ouvrage sociologique, dans lequel on retrouve sans coup férir les questions que se posent les honnêtes gens sur le monde de la nuit tarifée. Beaucoup vont s’y reconnaître, car en prenant plein la gueule pour pas un rond.
Alain Bled ne fait rien comme tout le monde et c’est là son grand mérite. Vous allez vous amuser avec lui, avec nous, en vous posant (une fois n’est pas coutume) un tas de questions. Alain ne donne pas les réponses ; il pose les questions.
On attend avec impatience sa prochaine pochade.
« Rue des quarante euros »
Par Alain Bled, éditions Orphie
En librairie, 12 euros.


