"J'ai tout intérêt à vivre dans ce système"

A titre personnel, j'ai tout intérêt à vivre dans ce système : en tant que professeur de philosophie j'ai un bon salaire, du temps pour lire et réfléchir, je peux m'occuper de mes enfants et leur donner une éducation qui me convient. Parfois mon travail est pénible : classes surchargées, élèves difficiles voire très difficiles, impossibilité de terminer le programme correctement, excès de copies à corriger, problèmes relationnels avec des collègues ou la hiérarchie. Tout le monde connaît ça. J'ai aussi des droits sociaux, des loisirs et bien sûr des amis. Bref, je suis un enfant gâté. Mais à quel prix ?
Autour de moi, la planète est mise au pillage. Pour que je boive du café ou mange du chocolat par exemple, il y a des gens qui souffrent le martyr. Pour que je puisse m'éclairer et faire griller mes tartines, mes déchets radioactifs génèrent des leucémies. Pour que je puisse circuler en voiture ou en avion, des ouvriers doivent perdre leur santé sur des chaînes de montage robotisées, et des forages de pétrole sont réalisés dans des endroits d'une beauté sublime. Pire encore : en consommant tous ces biens je contribue à creuser les inégalités, nationales et mondiales, à un niveau qui rejoint celui de l'Ancien Régime ou de la Russie tsariste. Depuis plusieurs décennies, l’exploitation néolibérale a transformé notre planète en un champ de bataille, un champ de ruines. Moi je ne vis pas cette guerre au quotidien car je suis fonctionnaire : mon supérieur hiérarchique n'a pas le pouvoir de me mettre à la rue ni de priver mes enfants de nourriture et d'estime de soi. Je suis donc libre de parler.
Mais cette liberté de parole débouche sur l'inacceptable, que je viens de décrire en quelques mots. Est-ce que j'ai un intérêt personnel à comprendre et à dénoncer le système dans lequel je jouis de tous les droits ? Aucun intérêt. Mange ta soupe et tais-toi.
Je n'ai aucun intérêt au déclenchement d'une insurrection populaire car je ferai partie de la liste des victimes, vu mon profil d'enfant gâté. Mais est-ce que j'ai envie de jouir de la vie sur le dos des autres ? Est-ce que j'ai envie d'être complice d'un système qui détruit l'humain, la nature, les bons sentiments, l'honnêteté ? Un système qui impose comme seules valeurs la cupidité et le cynisme ? Le philosophe jouit d'une vie tranquille et protégée, mais sa réflexion peut le conduire à une forme de souffrance par empathie et culpabilité, parce qu'il profite du système. Le pire, c'est que je ne fais rien d'illégal ! J'ai de la chance, c'est tout. Je suis né au bon endroit.
Mais je peux souhaiter que les autres aient de la chance aussi : que tout le monde ait de quoi manger, se soigner, s'instruire et procurer la même chose à ses enfants. Que tout le monde puisse vivre tranquillement, en travaillant, en se cultivant et en cultivant l'amitié. La planète a suffisamment de ressources pour nous nourrir tous, et l'état d'avancement des sciences permet de vivre en bonne santé. Le seul problème, c'est le système d'exploitation néolibéral. Il est impossible que les foules surexploitées et humiliées, précarisées et dépossédées, restent longtemps sans rien faire. La haine risque d'exploser et il me semble qu'elle sera légitime. Cela détruira de belles créations humaines, qui pourraient être sauvées si le système réussissait à se réformer grâce à une maîtrise étatique de l'évasion fiscale et à un partage du travail imposé par la loi (au lieu de surexploiter ceux qui ont conservé un emploi et de précariser ceux qui n'en ont plus). Cela suppose la disparition de la classe des super riches, le 1% qui ponctionne et déséquilibre l'économie mondiale. Les massacres révolutionnaires, en France après 1789 et en Russie à partir de 1917 ont été effroyables, totalement terrifiants. Les classes sociales ont réellement été supprimées dans la violence la plus extrême, au moins pendant quelques années, et l'ordre mondial a été transformé profondément. Cela est-il évitable aujourd'hui ?


