Théra-piste : Danser pour accepter d'être touché (dans le respect)

S'il y a bien un domaine où l'Hexagone peut difficilement rivaliser avec les territoires ultramarins, c'est évidemment celui de la danse de couple lascive. Entre le séga, le zouk ou encore le ragga, la jeunesse réunionnaise a souvent grandi au rythme du collé-serré, qui n'est pas un élément culturel que l'on retrouve en Ardèche ou en Franche-Comté.
Pourtant, certains ont longtemps préféré rester à l'écart de la piste lorsque les DJs lançaient ces musiques si populaires dans l'île. Si certains refusent de se lancer par peur du regard de l'autre, c'est parfois la hantise du contact physique qui les bloquent, ne supportant pas le contact avec autrui. Une difficulté qui peut les suivre dans leur quotidien si rien n'est fait pour endiguer le problème.
C'est pourquoi certaines personnes décident de combattre le feu par le feu et se sont lancés dans les danses sociales pour vaincre ce mal qui les ronge. Une démarche qui s'est avérée salutaire et a permis de passer ce cap si handicapant au quotidien.
"La salsa a sauvé ma vie"
Ce problème de contact physique avec l'autre, c'est ce qui avait amené Evy à la salsa. Si aujourd'hui L'Étang-Saléenne est reconnue comme une excellente danseuse, c'est surtout l'apport de la danse dans sa vie quotidienne que la jeune femme retient.
"La salsa a sauvé ma vie. Je le dis clair et net. Avant, je ne supportais pas le moindre contact physique. Personne ne pouvait me toucher. Si je ne faisais rien, j'allais finir vieille fille avec mes 14 chats. Aujourd'hui, c'est grâce à la danse que j'ai pu m'en sortir. Cela peut paraître stupide, mais pour moi, ça a été vital. Pendant des années, j'avais les larmes aux yeux quand j'en parlais", souligne-t-elle.
Cette peur du contact physique était également l'une des motivations de Sueva lorsqu'elle s'est inscrite à la salsa. "Il m'a fallu un ou deux cours avant que ça ne soit plus un obstacle. Dès que j'ai compris qu'il n'y avait aucun danger, que je m'étais liée aux gens, ce cap était franchi", explique-t-elle.
"C'est un chemin incroyable"
"Le contact peut être intimidant au début, mais justement, pour les personnes qui sont un peu intimidées d'entrer en contact, c'est un chemin incroyable que d'aller rencontrer les autres dans la danse. L'intérêt, c'est que le contact est dénué d'intention sexuelle, même s'il peut y avoir une intention de séduction, dans certaines danses plus que dans d'autres", explique Joséphine Syren, psychologue qui dispense par ailleurs des cours de dansothérapie.
La thérapeute explique également que des ateliers permettent également de surpasser cette peur étape par étape. "Si l'atelier est bien mené, on va pouvoir explorer ça. C'est-à-dire : là, c'est un petit peu trop pour moi, j'ai besoin de me rapprocher ou au contraire, j'ai besoin d'être un peu plus loin. Cela permet vraiment de mieux se connaître, ça, c'est certain", souligne la thérapeuthe.
Le contact physique comme traitement
Pour d'autres, le contact physique des danses peut être une bouée de sauvetage, comme pour Mélanie, qui n'était pas celle à rester assise lors des soirées. Alors qu'elle avait quitté La Réunion pour aller faire ses études en métropole, la jeune femme souffrait d'un mal-être sans en déterminer la cause. C'est finalement en allant essayer le forró, une musique traditionnelle brésilienne qui se danse en couple, qu'elle comprit ce qui la gênait dans sa vie métropolitaine.
"Je souffrais du cloisonnement et de la froideur. Passé de La Réunion, où l'on vit en extérieur, à la métropole où l'on est à l'intérieur, je me sentais enfermé. J'avais besoin de ce contact humain. Les Français n'utilisent pas leur corps. Les gens ne se touchent pas et le contact est problématique. Le rapport au corps n'est pas simple là-bas", explique Mélanie.
La Réunionnaise va alors partir une année au Brésil où elle a retrouvé quelque chose de son île natale. "À La Réunion comme au Brésil, on vit plus dénudé. Le corps est plus présent dans les rapports sociaux, il n'est pas caché comme en France", argue celle qui est retournée à plusieurs reprises au pays de la samba.
"Ça a changé ma vie, m'a rééquilibrée et rassurée. Ne pas pouvoir avoir de contact physique, ça ne doit pas être bon pour la santé psychique. C'est important dans notre humanité et dans notre animalité. C'est une expérience sensorielle, mais cela doit rester un espace sécurisé et sécurisant", ajoute Mélanie.
Éduquer les hommes aux bons gestes
Car évidemment, quelques hommes en profitent pour avoir les mains un peu trop baladeuses. S'ils se font renvoyer des cours, il n'est malheureusement pas possible de leur interdire l'accès à des soirées ouvertes au public. Cependant, leur réputation les précède et les femmes savent rapidement avec qui éviter de danser.
Si la danse définie la distance et les contacts entre les partenaires, la Bachata peut-être un casse-tête. Devenue la danse de couple la plus pratiquée dans le monde, celle-ci a trois courants principaux : la Dominicaine, la Moderna et la Sensual. Cette dernière, qui connaît un grand succès, est également source de gêne pour certaines femmes qui n'apprécient pas de se faire imposer un corps-à-corps.

La Bachata est actuellement la danse sociale la plus pratiquée dans le monde, notamment à grâce au style Sensual. Cependant, tout le monde n'apprécie pas cette version où le corps-à-corps est omniprésent. C'est pourquoi les professeurs rappellent constamment de demander avant aux femmes si elles acceptent ou non de danser cette version.
C'est pour éviter cela que de nombreux profs de danse multiplient la prévention auprès des hommes lors de leurs cours. C'est notamment le cas d'Ulrich Bardeur qui enseigne la Sensual et veille à ce que ses élèves n'imposent pas de contact à leurs partenaires sans leur consentement.
"Il est très important de ne pas forcer, car de nombreuses femmes ne sont pas à l'aise avec le fait de se faire coller. Certaines le disent avant de commencer à danser, mais d'autres n'oseront pas le dire et seront gênées lors de la danse. C'est à l'homme de s'adapter et surtout respecter le choix des femmes", souligne le prof de Bachata qui préconise à ses élèves d'utiliser les premiers pas pour sonder sa partenaire et voir si elle accepte la partie sensual.
Cet état d'esprit est d'ailleurs devenu la norme dans le milieu. Si bien évidemment, il y aura toujours des brebis galeuses, la plupart des hommes pratiquants la danse sont dans le respect des femmes et des comportements actuellement acceptables. Mais si les gestes déplacés tendent à disparaître, la séduction, elle, n'a pas disparu, au contraire.


