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Souvenirs, souvenirs… Michel Bénard, pur Yab La Rivière, général de l’Armée de l’Air française

Ecrit par zinfos974 – le samedi 10 mars 2018 à 14H30

C’était le 1er. Juillet 1995, au Tampon, chez notre mère. Je ne sais comment Alain s’était débrouillé pour que les trois fils de Justy se soient retrouvés là en ce jour du 70è anniversaire de notre mère…

Nous étions à discuter autour de quelques verres bien remplis. Michel nous apprit à notre grand ravissement qu’il avait sollicité le commandement de la BA 181 (Gillot). Je me surpris à dire :

"Je ne savais pas qu’on confiait un commandement aussi important à un général".

Il me regarda une lueur d’amusement dans le regard et me dit simplement :
"Jules… je ne suis pas encore général !"

Il n’était QUE colonel. Depuis ses quarante-ans. Je m’excusai platement :
"J’anticipe un peu, exact. Je te vois si naturellement dans ce grade que cela m’a échappé".

Il le devint peu après, premier ultramarin général de l’Armée de l’Air française, le 1er. Juin 2.000. Pour le plus grand bonheur et la fierté de notre mère qui devait nous quitter  cinq ans plus tard.

"Ben mon vieux… Ben mon vieux…"

Le sait-il au moins ? Je suppose que oui, même si je ne le lui ai jamais dit : j’ai toujours éprouvé une admiration sans réserve pour mon cadet, qui réussissait la performance d’être un scientifique parfait quand je n’étais qu’un littéraire trop romantique à peu près nul en math… alors que dans le même temps, il en savait au moins autant que moi pour ce qui est de la langue française et la littérature en général. De la jalousie ? Oui, sans doute un peu aussi. Mais ce qui me faisait surtout râler comme un tangue, c’était sa très, sa trop grande beauté. Ça devrait être interdit.

Ainsi que le prouve cette photo prise dans l’ancien Studio Mayfair de Saint-Pierre, Alain Delon pouvait aller se rhabiller !

N’empêche que je me suis vengé une fois… séduisant avant lui la petite bonne des Motais. Cette fois-là, c’est lui qui a accusé le coup :
"Ben mon vieux… Ben mon vieux… ", ne cessait-il de répéter tandis que je savonnais vigoureusement mon engin fripé par cette toute première fois, dans le lavabo de notre maison d’Étang-Salé-Village. 

Pourquoi je parle de Michel, comme je le ferai d’Alain, notre benjamin, sous peu ? Parce que ce sont mes souvenirs d’enfance et qu’ils en font partie à plus d’un titre. Et parce que je souhaiterais à toutes les fratries du monde de s’aimer comme nous au lieu de s’entredéchirer pour 4 mètres-carrés de terrain.

 

"Le génie du mal"

Nos conneries communes ont débuté très tôt, mettant au supplice nos nénènes, Rosanne et Hélène à La Rivière, Ida à Cilaos. Quand je dis "nénènes", je parle, vous l’aurez compris, de ces femmes faisant définitivement partie de la famille.

Pour parer d’avance aux critiques que je sens poindre ici et là : j’ai suffisamment dit que nous nous sommes retrouvés fauchés après le départ de papa et certains vont dire : "Mais comment pouvaient-ils embaucher des nénènes ?" Ma réponse sera simple mais je ne l’ai moi-même eue que peu avant la mort de Justy : notre grand-oncle, le sénateur-maire Léonus, et tante Fernande, son épouse, ainsi que nos grands-parents, ne nous ont jamais laissés tomber (les sénateurs-maires d’alors ne tiraient pas dans le dos de ceux qu’ils disaient aimer ; les temps ont bien changé mais je ne vise personne !) Le salaire des ces nénènes venait de Léonus.

Aussi loin que remontent mes souvenirs, je dirai que nous étions plutôt acharnés à chercher (et trouver) des coups pendables. Comme disait notre mémé Anéa : "Ououou ! ces z’enfants-là lé habités par le génie du mal !" Elle devait sûrement parler de mes frères, surtout Michel mais Alain n’a jamais été un ange non plus.

"Jules lé mort"

Un jour, nous devions avoir dans les 7/8 ans, Michel débarqua dans la vieille cuisine, la mine défaite, les larmes au bord des paupières. Ce qui alarma tout-de-suite notre mère.

"Michel… koça l’arrivé ?"

La gorge nouée, ce comédien avant la lettre parvint à dire :

"Jules lé mort".

Justy faillit tourner de l’oeil.

"Jules lé mort ? Où ça ?" - "A terre-bas sous l’tit ponceau".

Il parlait du ponceau large d’un mètre enjambant le caniveau passant au bas de l’allée descendant du garage. C’était l’époque où des ingénieurs débarqués de Saturne n’avaient pas encore supprimé les caniveaux. 

Notre mère n’a jamais couru aussi vite de toute son existence, escaladant les marches vers l’allée à la volée, pour redescendre pareil vers la rue. Là, étendu sous le ponceau profond d’un mètre, les yeux fermés, les mains croisées sur la poitrine, je faisais un cadavre exquis.

J’entendis la voix haletante de Justy :
"Jules !…"

Je compris aussitôt que nous étions allés trop loin et ouvris les yeux tandis que Michel, la voix tremblotante, disait : 
"Nous lé entrain d’jouer l’enterrement".

Nos appréhensions ne furent pas vaines : marmailles, le coquement au pluriel nous la gaingn ce jour-là… Mi explique pas zot’ ! Fouette pêche, tapins, coups d’pied, coup d’blouc ceinturon, mon boyo i ensouvient toujours jordu !

"Ti-Jules et ti-Michel la disparu !"

Une autre fois, Justy nous chercha comme une folle dans la case, dans la cour, dans celle des voisins ; sur le terrain de ma marraine Henriette à piller les cerises-Brésil ; chez Jo, notre pote d’en face, à mater les culs de Liliane et Jacqueline, ses gentilles soeurs ; chez Ah-Ton à voler des tourteaux sucrés… Personne, personne n’avait aperçu ti-Jules et ti-Michel. Jusqu’à ce que Jeanne Marcel, la sage-femme, passant par là et s’avisant de cette agitation et de la panique s’emparant de tout ce petit monde, vint dire à Justy :

"Madame Bénard, su l’chemin loin en-bas là-bas, moin la vu vot’ deux garçons. Té i tient par la main et i marchait dan’ canal po pas bande loto i sava èk zot’ corps. Zot lété su chemin d’Saint-Louis ; la dit i sava rôde cheval".

 

Justy en eut illico les yeux en face des trous, se souvenant que nous l’avions tannée toute la matinée pour avoir des chevaux (nous adorions les histoires de cow-boys). Pour avoir la paix, elle nous avait tendu un bout de papier chiffonné :

"Hein ! Voilà l’argent. Allé rôde cheval chez zot papa !" Croyant s’en tirer ainsi à bon compte. Mais avec Michel et moi, ben, ç’eût été trop facile : nous l’avons prise au mot et fouette cocher !

Papa était alors gérant de la Balance-Cocos de Bois-de-Nèfles à l’entrée de Saint-Louis ; il y avait effectivement des ânes de service dans son enceinte cannière. Ânes, chevaux, la différence pour nous était mince.

Ce fut, une fois encore, lorsque nous rentrâmes à la maison, l’occasion de nous faire reluire le cuir par une Justy qui ne trouva que ce moyen pour évacuer la trouille monumentale que nous lui avions causée.

Drôle d’incendie !

La plupart du temps, nous n’avions pas besoin de courir loin pour commettre nos tours de cochons. Comme lorsque nous avons failli mettre le feu à la vieille case familiale…

Là encore, ma main à couper que Michel en est à l’origine. Mais je peux me tromper.

Dans notre chambre, aux confins de la maison, nous avions savamment organisé notre vie privée, avec armoire à linge et bandes dessinées. Nos deux lits se faisaient face. Les matelas était en paille de maïs avec toile grossière pour emballer le tout. Michel avait dégotté des mégots de bastos bleues abandonnées par Paul, fils de Raymone. Il était revenu à la chambre avec les allumettes idoines et nous avions tenté d’allumer les mégots.

C’était réglé comme du papier à musique ; un mégot bien rougeoyant tomba dans mon lit et commença à enflammer mon matelas. Ce que voyant, Michel et moi pissâmes copieusement dessus pour endiguer l’incendie naissant. Le sinistre fut vite circonscrit et, pour effacer les traces de nos turpitudes, nous retournâmes le matelas. Sauvés !

Sauvés ? Tu parles. C’était faire peu de cas de l’odorat sans faille de notre mère.

Quelques minutes plus tard, jugeant que les chers petits anges étaient bien silencieux (nous évitions d’attirer son attention, tiens !), elle se pointa dans notre chambre et, aussitôt la porte ouverte, sentit le parfum incomparable de la paille brûlée mêlée au fumet d’urine. Et découvrit vite, si je peux dire, le pot-aux-roses.

Ben là aussi nous la ramasse not’ dose, camarade.

Où est Dédé ?

Dans nos souvenirs partagés, il y a Dédé, fils de Raymone. Cette dernière était cuisinière chez nous. Il y avait elle, sa fille Marie, son gendre Camille le picole-dur, ses grands fils Jean et Paul, gentils comme pas possible, et son petit dernier, Dédé. Fut un temps, Justy avait prêté ses garages à cette famille sans maison, avant qu’elle ne parvînt à se bâtir une petite case en paille sur le bord de la ravine à Gol-les-Hauts.

Dédé, affligé d’un bec-de-lièvre, restera avec Jean-Claude de Saint-Joseph, un de ces gars qui ont le plus enchanté notre enfance. Il a participé à tous nos jeux, tous nos coups pendables. Il n’est jamais allé à l’école, retenu par l’aide qu’il préférait fournir à sa maman. Nous, les "instruits", admirions sans réserve ce petit "morceau de monde", comme disent les granmounes, qui savait planter une salade qui poussait ! Je crois qu’il est le premier à nous avoir expliqué qu’une carotte se repique quand la lune descend. Il savait, à 10 ans, tuer une volaille, la nettoyer et la cuire.

Un jour, ils disparurent de notre champ de vision, à notre grand regret. Bien des années plus tard, je tombai sur Dédé, devenu ouvrier-livreur sur camion frigorifique. Il nous apprit que toute la famille s’était exilée chemin Cratère à Saint-Benoît.

S’il est UN copain d’enfance entre tous, que j’aimerais revoir, c’est bien notre Dédé.

Virée pour une chienne martyrisée !

Michel et moi étions des chenapans accomplis. Instruits sans doute, mais chenapans quand même. Ce qui ne nous empêchait nullement d’être romantiques à tout crin. Par exemple lorsque Rosanne est partie de chez nous…

Rosanne était surtout attachée à Michel, étant sa nénène en titre, si vous préférez.

Un jour, Justy s’était entichée d’un soi-disant personnage "valable" (hum !), ce dont elle s’est remâché les doigts jusqu’au trognon. Nous avions une chienne merveilleuse, Ila, une femelle boxer de toute beauté, baveuse à plaisir, à la gueule très expressive comme tous les boxers (c’est ma race préférée, on aura compris). Sous "un motif qui n’était qu’un prétexte", comme disait le vieux Zéphirin, ce bonhomme, beurré jusqu’à l’os, s’est mis à fouetter Ila avec un nerf-boeuf. In nerf-boeuf, ôté, ça i poique !

Rosanne s’est interposée, ce que n’admettant pas, ce triste sire l’a priée de faire son paquetage.

Michel ne voulut pas perdre "sa" Rosanne comme ça. Il chercha ce qu’il pouvait lui donner en guise de souvenir et trouva une petite étoile en plastique, bleue et blanche, bénie par le père Colette. Nous allâmes ensemble la remettre à Rosanne, derrière la maison pour ne pas nous faire voir de l’irascible bonhomme. Rosanne pleura.

Nous aussi.

"Il faut bien que le corps exulte !" (J.Brel)

Yabs sans doute, mais pas forcément à l’écart du temps, nous avions découvert très tôt Elvis et les Shadows : coup de foudre. Aussi, quel ne fut pas notre plaisir lorsque Justy acquit notre premier tourne-disque stéréo. Je ne me rappelle plus la marque ; simplement que c’était un engin gris chamarré dont les deux hauts-parleurs se séparaient de la carcasse. Il y avait une tige permettant d’empiler plusieurs 33-tours d’un coup. 

Nous passions des après-midi entiers à écouter, écouter encore. Shadows, Los Indios, Compagnons de la Chanson, Raymond Devos, Elvis, Luis Mariano, Montand, Pierre-Jean Vaillard, Edouard Duleu, Armstrong, nos goûts étaient très éclectiques et nos copains venaient souvent partager ces moments privilégiés. Le tourne-disques stéréo était très souvent mis à contribution pour les surprise-parties à Étang-Salé. Titres-phares, "Sag Warum" et "La mer" par Cliff Richard, au moins 50 fois chacun par surboum. La té qui crase tantine, là, camarade ! Comme dit Brel : "Il faut bien que le corps exulte !"

C’est vers cette époque également que nous prîmes notre première cuite. Lors du mariage au Rio de notre cousine Noëlle. Un martini et une bière et nous étions pleins comme des bourriques. C’est aussi à cette occasion, que pour la première et dernière fois de notre vie, nous vîmes Mémé Anéa une cigarette à la main. Rien qu’à la main.

Nous la suppliâmes de ne rien dire à Justy de notre cuite, ce à quoi elle consentit de bonne grâce. Le lendemain, Mémé se chargea même de donner un air neuf à nos vêtements entachés de vomi, beurk !

"La grosse caisse i fé boum-boum…"

À l’école des garçons Hégésippe-Hoareau de la Rivière, j’avais encore un an d’avance sur Michel (cela n’allait pas durer). J’entrai donc seul au vieux lycée Leconte-de-Lisle en septembre 1958. Je déprimais à cent à l’heure, étant, en raison d’une taille assez enveloppée, un objet de risée générale de tout le 3è dortoir, celui des nouveaux.

Je ne sais qui est le sale con qui m’a surnommé "la grosse caisse" mais le quolibet fit le tour du lycée et il ne se passait pas un jour sans que je n’entende :

"La grosse caisse i fé boum-boum… " "Aaaah, c’est spirituel! Ooooh, comme c’est fin !" aurait dit Tryphon (Tournesol, bien sûr). J’évitai de répliquer, n’ayant pas encore eu le temps de développer une musculature dissuasive. Ça allait venir, bougez pas !

Je redoublai ma 6ème et attendis patiemment l’arrivée de mon digne frangin. Il me rejoignit au pensionnat en 1959. Pas d’pétard ! Comme il était très mince alors que j’étais encore dégoulinant de graisse, il fut illico surnommé "la tite caisse". Et l’antienne en fut améliorée d’autant : "La grosse caisse i fé boum-boum/La tite caisse i fé bim’-bim’" (prononcez "bime") J’avais toujours du ventre mais avais eu le temps de m’initier au lancer de poids, ce qui fortifie les biceps. Et quand on se met à deux pour corriger les importuns… La chanson cessa de se faire entendre.

Ah ! que je vous narre ça en beauté… Nous fûmes "pencus" (pensionnaires) à "LLL" (lycée Leconte-de-Lisle) huit années durant (sept pour Michel). Moins une année d’évasion, lors de notre classe de 1ère je crois. Parce que Michel…

Un dimanche soir, il réintégra le lycée saoul comme Madoré, ce qui était juste l’effet d’une bière (qu’il a dit ; ouais !) Conseil de discipline, viré de l’internat. On lui trouva une pension de famille juste derrière le lycée, "Chez madame Valéry", rue Juliette-Dodu. Afin qu’il ne se sentît pas trop seul, le pauvre (tu parles !), on décida que je l’accompagnerais.

Nous étions sous le régime de la demi-pension, à savoir que nos repas de midi étaient pris au lycée. Mais… vive la liberté, les amis !

Nuisette transparente

Nous pûmes aller au ciné en semaine ; nous promener dans toute la ville, le soir ; aller écouter les Chats Noirs à l’entrainement à Joinville… Le super-pied.

C’est cette-année là que nous connûmes nos premiers vrais émois amoureux. Moi avec la trop belle Jeanne, la soeur de Jules Joron. Elle était enseignante, fine, déliée, intelligente, rigolote, mais pour ma famille, hélas, elle était noire. Tous me tombèrent sur le râble ; sauf mon Michel qui fut, avec notre benjamin Alain, le seul à me soutenir. Le mot "racisme" n’existait pas dans mon dictionnaire personnel, ce qui est toujours le cas, et cela me traumatisa comme pas possible.

Michel, lui, s’était entiché de la belle Christiane, la meilleure copine de Jeanne. Des amours très platoniques, vous vous en doutez un peu.

Un litige avec madame Valéry nous poussa à chercher vite une autre pension. On la trouva non loin, rue Mgr de Beaumont, chez madame Commins. Qui nous apportait notre chocolat chaud le matin en nuisette transparente !!!!! Vous imaginez l’effet sur des ados en pleine santé.

C’est lors de ces années de liberté conditionnelle que nous goûtâmes nos premiers bouchons, grâce à des condisciples dont le souvenir est gravé dans ma mémoire, Thérésien Payet, Marcel Soubou, Ti-Lebon. La 1ère fois, ce fut chez Casquette.

Les fantastiques Mobymatic…

Nos premiers vélos, marque Hirondelle-Saint-Étienne directement issus de chez Manufrance, nous les avions eus deux ans avant. Et nos premières mobylettes, justement cette année-là. Au moment précis où Sheila chantait "Cette année-là le coeur découvre enfin l’espoir/Dans les bras d’un copain caressant/On pousse des soupirs, on ne sait pas pourquoi/C’est l’année de noooos seize ans". 

Ce fut lors d’un week end à Étang-Salé. Nous découvrîmes, dans notre chambre, deux Mobymatic orangé-or, surbaissées, de vraies petites motos, en fait. Qu’elles n’aient eu QUE 49 cm3 n’enleva rien à notre bonheur et cela nous permit d’ajouter une corde à notre panoplie de quatre cents coups.

Les routes étaient libres alors ; foncer comme des dératés, couchés sur le bac à essence, les pieds croisés sur le garde-boue arrière, était une de nos joies favorites.  On fonçait à travers la forêt d’Étang-Salé en compagnie de Zalan (il possédait une Florett, le fumier !) et Michel K/Bidy. Comment on ne s’est pas cassé le cou, ça reste un mystère.

Je me souviens que Michel, lors de cette classe de 1ère, avait dégotté un rasoir à piles. Il eut donc le privilège de se raser avant moi. Je me rattrapai vite, surtout qu’il n’y avait aucun poil à éliminer, la famille Bénard ayant toujours été de la race des imberbes.

"Tu as le bac, frangin !"

Un an plus tard, nous passions le bac. Lui en math-élèm’, moi en philo. Durant cette année, je n’en avais pas foutu plus qu’à mon habitude. Je n’aimais pas l’école et, mon Dieu, comme il fallait bien utiliser le temps passé au sein de ce foutu bahut, je faisais ce que nos prof attendaient de nous ; mais le strict minimum. Michel, lui, s’arrachait les neurones et était l’un des meilleurs de sa classe.
Le troisième soir après la dernière épreuve orale, je n’étais ni joyeux ni inquiet. Michel était un peu angoissé, je me demandais bien pourquoi, le voyant reçu les doigts dans le nez. Je me tenais près de la loge de monsieur Casimir, le concierge. Michel s’approcha de moi, petit sourire aux lèvres.

"Tu as le bac, frangin".

Étonnement : comment pouvait-il le savoir, les résultats n’étant attendus que le lendemain ? Il ne me l’a jamais dit mais ce fut vrai : j’étais reçu avec la mention tout juste passable mais cela ne me traumatisa guère. Michel dut attendre l’oral de rattrapage de septembre.

Et pour se rattraper, il s’est largement rattrapé, le bougre !

Mathématiques supérieures, mathématiques spéciales à Dumont-d’Urville, Toulon, histoire de préparer les concours d’entrée aux grandes écoles. Concours tous azimuts, Ponts-et-Chaussées, école de la Marine, école de l’Air, etc., il a été reçu partout, pour choisir l’école de l’Air de Salon-de-Provence, ayant toujours rêvé de devenir pilote. Il intégra les rangs de ces prestigieux aviateurs le 13 septembre 1970.

Plus qu’un soldat, un guerrier !

Si j’admire tant mon cadet, c’est aussi parce que, ne se contentant pas d’être un militaire de carrière, il a aussi été un guerrier. Un vrai !
Sous Giscard, peu après, la France subit son premier choc pétrolier et les avions à réaction volèrent moins. Frustré, mon digne frérot bifurqua vers les transports de troupes, lesquels furent bientôt sevrés de carburant eux aussi. Michel opta alors pour les hélicoptères. Il fit tant et si bien qu’en décembre 1991, le colonel Michel Benard se vit confier le commandement de la plus grande base de France, celle de Metz. 

Là où il contribua à la formation de nombre de jeunes pilotes, aujourd’hui officiers supérieurs, venus de Madagascar ; entre autres. Où il contribua également à la diminution du trop grand nombre de sangliers infestant la région et mettant en péril les vies des pilotes sur sa base. Car s’il sait manier les canons aériens volants, il n’a pas son pareil pour faire mouche à la Winchester 30X30, modèle 73, cher à James Stewart.

Des sangliers qu’il cuisine à merveille car le guerrier est fin cuisinier, comme sa douce Dominique, ma belle-soeur adorée. A la sauce grand-veneur, c’est un péché de gourmandise, je le sais pour y avoir goûté.

Je sais que mon frère, alors qu’il pilotait encore ses hélicos, a participé à bien des missions de combat. Peut-être même en soutien d’actions très spéciales des services du même nom ? Il ne me l’a jamais dit. Mais ce qui explique un peu qu’à l’âge de 51 ans, il a été nommé Général de l’armée de l’Air française. Le premier de tout l’outremer français.

Un jour, à Saint-Pierre, dans la buvette d’une boutique, une connaissance me tapa sur l’épaule et demanda :

"Ça qui, ça, boug-là ?"

Comment aurait-il pu savoir que ce grand gars costaud, en jean’s, t-shirt et savates deux-doigts, était un général ?

Michel n’était pas du genre à se vanter d’avoir piloté Giscard, Édith Cresson… Ni de m’avoir donné de salvateurs conseils pour rectifier les conneries que j’avais pu laisser dans mon "Diable au bord du chemin".

Quand je vous dis qu’il sait tout faire, mon Michel !

 

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