Pour quelques bulles de plus : "Le repaire de la murène" ou "Le Monde du silence" ?

Il n’y a pas eu mort d’homme aussi nous permettons-nous cette petite légèreté… Quand on parle de scaphandre, l’image de Jacques-Yves Cousteau n’est jamais très loin. Et dans les fonds sous-marins, il y a toujours quelque murène qui rôde, comme chez Franquin. Une murène qui, justement, ce jour-là, causa des soucis à un moniteur de plongée au-dessus de tout soupçon.
Pas question d’à-peu-près en plongée
Patrick F. est moniteur de plongée, et un moniteur capé, qui plus est, paré qu’il est de tous les diplômes possibles et imaginables. Depuis plus de 25 ans qu’il exerce son métier (sa passion, son art) chez nous, il n’a connu que de très rares incidents n’ayant jamais tiré à conséquence. Il peut même se targuer de collectionner un nombre flatteur de lettres d’éloges.
Le 13 octobre 2017 à Saint-Paul, pourtant, un tout petit écart de rien du tout a bien failli mal se terminer pour lui. Il n’y eut rien de grave mais rappelons que, voici pas si longtemps, des sorties en plongée se sont mal finies à Grands-Bois et ont fait perdre à un moniteur ses qualifications. Car dans ces sports où l’on frôle la mort de très près (plongée, alpinisme, escalade, canyoning, charrette etc.), l’à peu près n’est pas de mise et les écarts sévèrement sanctionnés par les cours et tribunaux.
Patrick effectue, selon ses dires, quelque 500 plongées par an. Ce jour-là donc, il voit arriver dans son Club deux jeunes femmes désireuses d’effectuer une plongée de presque-débutantes. "Presque", à savoir que ces deux dames, dont une gendarmette, ont déjà plongé six ou sept fois. Autrement dit pas grand-chose. Avec ces quasi-débutantes et un troisième adepte, hors de question de descendre trop profond, les règles du scaphandre autonome étant, à juste titre, d’une sévérité à laquelle il est fortement déconseillé de déroger. Les conséquences peuvent être fatales.
Le repaire de la murène (Spirou et Fantasio)
La plongée se passe sans incident. Même Jojo-le-mérou est ailleurs ; mais… vers les "moins douze mètres", une grosse murène pointe le bout de sa sale gueule. Vous avez déjà vu une grosse murène sortant le museau de son trou ? Moi si. C’est angoissant. C’est visiblement méchant. C’est impressionnant. Ça fout la trouille… mais c’est fascinant. On sait qu’il ne faut pas s’approcher de trop près : si l’épouvantable bestiole vous chope ne serait-ce qu’un doigt et se retire au fond de son repaire, il ne vous reste que deux solutions : vous vous coupez la main… ou vous déquillez aussi sec (si j’ose dire !)
Là, rien de tout ça : pas folles, les guêpes, elles restent à distance mais dépassent le seuil de descente autorisé par leur inexpérience… de quelques dizaines de centimètres. Mais rien de tragique, là encore.
La remontée se passe sans incident notable, sauf que la gendarmette ressent quelques nausées, de petits soucis auditifs et un brin de vertige "rotatoire". À savoir des déséquilibres survenant quand on tourne la tête trop vite.
Il n’y a là rien de vraiment inquiétant mais Patrick, très au fait de ses responsabilités, décide de prendre toutes les précautions : oxygénothérapie et caisson hyperbare, sait-on jamais. Cela n’ira jamais plus loin mais voilà que la victime (un bien grand mot), après avoir reconnu qu’elle s’était toujours sentie en parfaite sécurité, porte plainte contre le moniteur et lui réclame pas moins de 3.500 euros.
Ce pourquoi l’affaire arrivait ce matin devant les juges de la Correctionnelle de Champ-Fleuri.
Procureur ? Plongeur ? Escaladeur ?
Où nous apprenons, par la grâce du Président Bernard Molié que dans notre douce France hyper légiférée, il y a aussi un Code des Sports. Si ! Elle est nouvelle, celle-là, ça vient de sortir. Si l’on n’y prend garde, vous verrez bientôt éclore un Code du rougail saucisses. Et pourquoi pas un Code de la connerie législative ?
Nous apprenons que les "barotraumatismes" (non, ce n’est pas une insulte : inconvénients de pressurisation) se produisent le plus souvent dans la zone de remontée proche de la surface, là où il ne peut y avoir en principe aucun risque. Donc la faute à personne.
Le Procureur Pierre Bernard cache bien son jeu ! Dans ses réquisitions, très claires mêmes si très techniques, nous saisissons que ce digne représentant de la loi est un technicien très affûté des choses de la plongée et de l’escalade. Il est dans son bain, si l’on ose dire.
Le Procureur Bernard explique les difficultés de ce métier dans un milieu dangereux par définition car nous n’y sommes pas chez nous. Expliquant que les règles laissent toujours une part d’interprétation aux professeurs les plus chevronnés. Et disant son opinion d’expert selon laquelle il n’est pas certain que le barotraumatisme soit lié à la profondeur de la plongée. En fonction de quoi, M. Pierre Bernard sollicite juste une peine de 300 euros d’amende avec sursis.
Du mouron pour le bâtonnier Georges-André Hoarau qui a dit son émerveillement devant le monde sous-marin… au cinéma. Ajoutant juste que la palanquée (le groupe de plongeurs-plongeuses) n’avait fait que céder au chant des murènes. Pardon, des sirènes ; même s’il n’y a pas plus de Charybde ni de Scylla que de beurre en broche dans nos parages îliens.
Le tribunal a accédé aux sollicitations du Procureur : 300 euros avec sursis, et un petit 1.500 euros de dommages-intérêts à celle qu’on préfère appeler "partie civile" que "victime".
POST-SCRIPTUM :
Faut quand même pas rigoler !
Le ton volontairement léger de cette chronique ne signifie pas que la plongée sous-marine doive se traiter avec légèreté : ce sport est éminemment dangereux si l’on néglige des règles pourtant simples à respecter.
Je veux ici saluer la mémoire d’un ami d’adolescence et de jeunesse, Jean-Luc Fressard, avec qui nous avons parcouru à peu près tout ce que l’île compte de sentiers de haute montagne. Ce sportif accompli avait atteint tous les niveaux de qualification en plongée autonome et je ne peux citer aucun nom de personne plus prudente que lui. Pourtant un jour, Jean-Luc n’est pas remonté.
Il en fut de même de Léonard, le plongeur le plus expérimenté de l’océan Indien, ancien VAT arrivé chez nous vers la fin des sixties… et qui n’en est jamais reparti.
Même la plongée en apnée peut être redoutable. Je connais un parfait abruti qui, à Mayotte voulut récupérer la flèche de son arbalète et le mérou qui s’était barré avec. Il est descendu jusqu’à une grotte à 20 mètres de profondeur où la mutine bébête s’était réfugiée.
Question de fierté mal placée, je présume ?
Ses copains sont allés à sa rescousse car il manquait d’air. Il jura, pas trop tard heureusement, qu’on ne l’y prendrait plus. Lé longue, oui, in’ remontée de plus de 20 mètres, quand ou perde l’air ! Histoire on-ne-peut-plus vraie : cet abruti, c’était moi.
Dommage, diront peut-être certains.


