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« Plus de 1.600 Evasan par an, et ça n’arrête pas d’augmenter »

Au cœur de la fronde qui oppose certains des élus les plus influents de l'île à l'Etat au sujet du non paiement de certaines prestations dues au CHU de La Réunion, la question du financement des Evasan interroge sur la volonté du gouvernement de maintenir ce dispositif dont le coût est évalué à 10 millions d'euros par an.

Ecrit par Thierry Lauret – le vendredi 23 février 2024 à 07H32

Evelyne Corbière n’a pas mâché ses mots, mardi, lorsqu’il s’est agi de dénoncer une forme d’abandon qui ne dirait pas son nom du dispositif Evasan. L’expression désigne les évacuations sanitaires médicalisées de personnes acheminées à partir des îles de la zone, pour être prises en charge au CHU de Saint-Denis de La Réunion. « Le CHU a un rayonnement régional, c’est un établissement important à qui nous devons donner les moyens, parce qu’il est le pivot dans l’océan Indien. Ne pas le faire, c’est s’attaquer à la population réunionnaise, mais c’est s’attaquer aussi aux Mahorais », a assené la sénatrice du groupe Communiste, républicain, citoyen et écologiste – Kanaky (CRCE – K).

« La loi immigration, qui a fini par être grandement censurée par le Conseil constitutionnel, aurait pu nous faire courir un danger encore plus grand, une catastrophe sanitaire, avec la suppression de l’AME. En transformant cette aide médicale d’Etat en aide médicale d’urgence [AMU], nous aurions eu un engorgement supplémentaire de nos services hospitaliers. Le CHU est l’établissement de santé le plus développé de l’océan Indien. Il y a plus de 1.600 Evasan par an, ça n’arrête pas d’augmenter et on nous demande, à nous Réunionnais, d’assurer la solidarité nationale avec Mayotte, ça non plus ça n’est pas acceptable. Ne pas doter Mayotte et nous laisser mourir sous le poids du fardeau, ça n’est pas non plus acceptable », s’est offusquée Evelyne Corbière lors d’une conférence de presse réunissant un large panel de sénateurs, de députés et d’élus réunionnais.

Selon le récent « Rapport d’observation de la Cimade sur les évacuations sanitaires entre Mayotte et La Réunion », qui se consacre au principal flux de populations prises en charge, « le nombre d’Evasan réalisées depuis Mayotte a fortement augmenté ces dix dernières années, passant de 500 en 2010 à 1.452 en 2021. En moyenne, un tiers concerne des mineur·e·s, et environ 51 % concerne des personnes de nationalité étrangère. Parmi ces personnes étrangères, certaines possèdent un document de séjour délivré par la préfecture de Mayotte tandis que d’autres sont dites sans-papiers. La plupart de ces personnes sont originaires des Comores ou, dans une bien moindre mesure, de Madagascar ou de la République démocratique du Congo. »

Protection sanitaire et sociale de Mayotte

La présence d’une majeure partie d’étrangers dans les avions médicalisés en provenance de Mayotte, un argument développé en discours xénophobe à La Réunion depuis plusieurs années, n’est pourtant pas le fait d’un supposé laxisme du corps médical ou d’une quelconque filière d’immigration clandestine. La « procédure est encadrée par un décret du 3 septembre 2004, pris en application de l’ordonnance du 27 mars 2002 prévoyant la mise en place de la protection sanitaire et sociale à Mayotte », souligne ainsi la Cimade.

L’association d’aide aux étrangers rappelle en outre qu’une « fois par semaine, la commission Evasan examine les demandes d’Evasan en cours et valide a posteriori celles déclenchées en urgence. Elle statue sur les aspects médicaux, la nécessité d’une destination spécifique et la nécessité d’un accompagnement du ou de la patiente par un·e proche. Elle ne peut juridiquement statuer à moins de quatre membres. »

Si l’explosion du nombre d’Evasan apparaît comme la conséquence de la situation sociale de Mayotte et des échecs de mesures politiques de courte vue comme le visa Balladur ou le visa territorialisé, censés décourager l’immigration en provenance des Comores, le phénomène semble embarrasser le président de la République Emmanuel Macron, dont la fameuse blague sur les kwassa a marqué de nombreux Comoriens, et surtout son ministre de l’Intérieur et des Outre-mer Gérald Darmanin, probable candidat à sa succession.

Fatima Mzé Said, présidente d’Echanges Comores océan Indien, une association de soutien aux Evasan de l’archipel des Comores créée en 2018, vient en aide à ses compatriotes souvent perdus, voire abandonnés, après avoir été pris en charge par le CHU de Saint-Denis. « Les Evasan, je les appelle les migrants de l’océan Indien : ils sont esseulés, ils n’ont pas beaucoup d’aide et de soutien et on leur parle souvent comme si c’étaient des chiens », explique-t-elle au téléphone ce jeudi, depuis une mosquée où se déroule une cérémonie en mémoire d’un jeune homme de 23 ans « évasané », puis décédé des suites de sa maladie à La Réunion.

« L’Etat français devrait arrêter les Evasan de Comoriens sans papier »

Faute de titre de séjour, les Comoriens médicalisés dans l’île se retrouvent le plus souvent lâchés en terre inconnue, dans un pays dont ils ne parlent pas la langue, lorsque leur pathologie leur impose de rester à La Réunion. Pour poursuivre des soins dont ils ne peuvent disposer à Mayotte, et encore moins à Moroni.

« On finit par les mettre dehors de l’hôpital, en leur demandant s’ils n’ont pas un membre de leur famille ici pour les héberger », relate Fatima Mzé Said, en égrenant les histoires de jeunes mères de famille contraintes de se prostituer pour survivre, ou de jeunes hommes tombés dans la délinquance. « Des femmes tombent enceinte, ça rajoute un problème au problème. Les hommes finissent tous au Petit-Marché de Saint-Denis, parce qu’ils ne savent pas où dormir. Je pense que l’Etat français devrait arrêter les Evasan de Comoriens sans papier, si c’est pour les traiter comme ça à l’arrivée », assène la présidente d’Echanges Comores océan Indien.

L’association vit des dons de la communauté et gère au fil de l’eau les appels d’urgence qui rythment le quotidien de la dizaine de bénévoles actifs. « Un Evasan a été tabassé dans la rue, il a été pris en charge par le CHU de Saint-Pierre », traduit Fatima Mzé Said, après avoir reçu un appel alarmé. « C’est un gamin qui a traversé en kwassa à l’âge de 7 ans et il était le seul survivant du bateau. Il a fini en prison en France. »

Pour elle, le phénomène d’invasion de Comoriens à La Réunion relèverait du « fantasme ». « Sur 1.500 personnes qui arrivent chaque année, il y en a 80 qui ne rentrent pas, selon le CHU. Bien sûr, certaines ne veulent pas rentrer à cause de la situation aux Comores, mais d’autres restent dans l’espoir d’obtenir des soins. Les Comoriens qui veulent migrer vers la France ne passent pas par Mayotte et La Réunion, mais par l’Afrique. Ils rêvent d’aller en France ou aux Etats-Unis, pas à La Réunion. D’ailleurs, les 50 sportifs qui ont fui lors des Jeux des îles de 2015, ils ne sont plus là. Ils sont tous partis. »

Mayotte : comment fonctionne « le rideau de fer » de Darmanin

Thèmes : CHU | Evasan | Santé
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