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Mayotte : comment fonctionne « le rideau de fer » de Darmanin

Lors de sa visite ce week-end à Mayotte, Gérald Darmanin a annoncé la mise en place de nouveaux radars permettant la localisation des kwassa kwassa, évoquant un "rideau de fer" infranchissable en mer. Même si aucune information officielle n'a filtré à ce sujet, le ministre de l'Intérieur et des Outremer faisait allusion aux capacités stupéfiantes du système de radar à ondes de surface de l'Onera, développé en France dans le cadre d'un projet soutenu par l'Agence d'innovation de défense (AID).
Ecrit par Thierry Lauret – le lundi 12 février 2024 à 18H00
Le radar à ondes de surface, ou "rideau de fer", développé par l'Onera. (Capture d'écran rapport de thèse Quentin Herbette)

Dans l'imaginaire collectif, le « rideau de fer » reste associé à la période historique de la Guerre froide. Si Gérald Darmanin a donné un sens nouveau à cette métaphore, ce dimanche, lors de sa visite express dans une île de Mayotte en proie à de multiples tensions et violences, en promettant la mise en service « bientôt d’un rideau de fer dans l’eau qui empêchera, bien sûr, le passage des kwassa kwassa et des bateaux des filières d’immigration irrégulière », cela ne doit rien au hasard.

Et pour une fois, ce ne sont sans doute pas les spin doctors du présumé candidat à l'élection présidentielle de 2027 qui lui ont soufflé les mots à l'oreille. Mais plus probablement des généraux aux barrettes rutilantes. Car dans le milieu de la sécurité militaire, l'expression « rideau de fer » est souvent associée au redoutable système de radar à ondes de surface développé depuis plusieurs années par l'Onera (Office national d'études et de recherches aérospatiales) et soutenu par l’Agence de l’innovation de défense (AID) via le dispositif RAPID (Régime d’APpui à l’Innovation Duale).

De quoi s'agit-il ? Contrairement au radar classique, le radar à ondes de surface (ROS), dont l'apparence fait penser à un haut grillage de métal, utilise la surface des océans pour conduire le signal émis par le transmetteur. Premier avantage : sa portée annoncée atteint les 370 km (contre environ 50 km pour un radar classique), et bien que ce chiffre demeure volontairement sous-estimé, il équivaut à la distance de surveillance autorisée de 200 milles dans les eaux maritimes d'une zone économique exclusive (ZEE).

Surveiller les eaux de la ZEE

« Les articles encadrant la ZEE stipulent que l’État côtier possède des droits souverains aux fins d’exploration, d’exploitation et de conservation des ressources naturelles, biologiques ou non, des eaux, fonds marins et sous-sols concernés dans la limite de 200 milles marins (370 km) au-delà de ses côtes », rappelle Quentin Herbette dans un rapport de thèse (« Gain des antennes et réflectivité des cibles en ondes de surface, décembre 2021 ») réalisé avec l'Onera pour l'université de la Sorbonne.

La précision est loin d'être anodine : surveiller les eaux de la ZEE française, la deuxième plus importante au monde, demeure l'objectif principal qui a guidé les travaux de développement du radar à ondes de surface. De fait, cette « antenne compacte à méta-matériaux, fonctionnant en bande haute fréquence » ne devrait pas se contenter de cibler les embarcations illégales en provenance de l'île d'Anjouan aux Comores. Son rayon de portée, sa capacité d'action sur 360 degrés et son installation sur l'île de Mayotte concourent à laisser penser qu'elle permettra à la France de surveiller une autre position stratégique située dans le canal du Mozambique : les installations gazières de Total dans la région du Cabo Delgado.

Pour faire très simple, lorsque le signal envoyé par le ROS rencontre une cible, qu'il s'agisse d'un navire de pêche, d'un pétrolier, d'un patrouilleur ou bien sûr d'un kwassa kwassa, celui-ci est renvoyé vers un récepteur situé à terre. Pour connaître avec exactitude la nature de la cible détectée, un algorithme interprète des modèles 3D des bateaux précédemment ingurgités et vérifie leur concordance avec les effets de diffraction (perturbation de l'ondulation naturelle de l'eau) causés par le navire au niveau de la mer. Le dispositif est complété d'un drone équipé de capteurs, pouvant se rapprocher rapidement de la cible pour compiler les informations fournies par l'émetteur et le récepteur.

Dans une vidéo publiée sur le site de l'Onera, les ingénieurs du projet insistent sur d'autres applications du radar à ondes de surface, comme par exemple détecter une trajectoire anormale de bateau s'écartant des routes maritimes. Ou repérer le ralentissement ou l'arrêt d'un navire, qui peuvent être le signe avant coureur d'un dégazage, d'une pêche illégale ou d'un trafic. Encore plus saisissant : le ROS offrirait la possibilité de repérer avec précision l'impact d'un avion crashé en mer, pour rendre plus efficace le déploiement des secours.

Un radar français de soutien à Anjouan

Dans un courrier adressé au député mahorais Mansour Kamardine le 24 janvier dernier, Gérald Darmanin avait pris soin de rappeler que si Mayotte était actuellement équipée de quatre radars de surveillance « installés entre 2006 et 2011 (…) afin d'amplifier les capacités de détection des kwassa en approche», ces équipements existants « nécessitent aujourd'hui d'être remplacés par des matériels plus performants ». Et le ministre de l'Intérieur d'ajouter que « le dispositif actuel de surveillance et d'interception pourrait être amélioré en disposant des informations fournies par un radar qui serait placé sur l'île d'Anjouan aux Comores. »

Est-ce à dire que le président comorien Azali Assoumani serait disposé à collaborer avec la France pour traquer les migrants qui franchissent les quelques dizaines de kilomètres entre Anjouan et Mayotte, deux îles que les Comoriens, au même titre que l'ONU, considèrent toujours comme faisant partie d'un même et indivisible archipel ?

Dans un article daté du 7 décembre 2021, le site d'information Afrique Intelligence relatait la visite du ministre de l'Intérieur des Comores d'alors, Mohamed Daoudou, au salon d'armement ShieldAfrica à Abidjan (Côte d'Ivoire). Et surtout son vif intérêt pour les « radars d'observation maritimes proposés par la PME française Diadès Marine », en expliquant que l'homme était mandaté par le président Azali « désireux de renforcer la lutte contre l'émigration clandestine au départ de l'archipel vers l'île française de Mayotte ».

Ce désir de collaborer d'Azali Assoumani, motivé par un accord-cadre de lutte contre l'immigration clandestine signé avec son homologue français Emmanuel Macron en 2019 (avec à la clé une promesse d'aide au développement de 150 millions d'euros sur trois ans), n'avait jusqu'ici jamais été assouvi.

L'utilisation de drones d'analyse vient compléter le dispositif de radar à ondes de surface. (Capture d'écran rapport de thèse Quentin Herbette)

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