Revenir à la rubrique : Société

"On tient parce qu’on n’a pas le choix" : à La Réunion, comment ces mères tiennent l’île à bout de bras

Ecrit par Lény-Huayna Tible – le dimanche 31 mai 2026 à 16H57
Photo d'illustration

En ce dimanche de fête des mères, les chiffres exposent une réalité vertigineuse. À La Réunion, près d’un enfant sur deux grandit dans une famille monoparentale, presque toujours avec sa mère. Derrière les bouquets, les repas de famille et les messages Facebook, des milliers de femmes avancent seules, entre débrouille, fatigue et amour brut.

Dimanche matin. 31 mai. Dans les rayons encore calmes d’une grande surface de Saint-Denis, les fils débarquent en retard devant les bouquets un peu fatigués de fin de week-end. Roses roses sous plastique, chocolats en promotion, mugs "meilleure maman du monde" imprimés de travers.

Un adolescent hésite entre une orchidée et un parfum bon marché pendant qu’un père souffle à sa petite fille quoi écrire sur une carte. Plus loin, une femme pousse un caddie rempli de couches, de riz, de lait et de promotions de fin de mois. Elle est seule avec ses deux enfants. Comme beaucoup ici.

Lire aussi : En cette belle fête du 25 mai...

À La Réunion, la fête des mères a parfois le goût étrange des célébrations qui masquent une réalité sociale immense. Car derrière les photos souriantes et les repas du dimanche se cache un fait massif, presque banal tant il est devenu ordinaire sur l’île. Selon l’Insee (L’Institut national de la statistique et des études économiques), 42 % des enfants réunionnais vivent dans une famille monoparentale. Un record français. Et dans près de neuf cas sur dix, ces enfants vivent avec leur mère.

Autrement dit, des dizaines de milliers de femmes élèvent seules leurs enfants à La Réunion.

Mères multitâches

Le chiffre donne le vertige lorsqu’on le ramène à l’échelle du quotidien. Cela signifie des réveils à 5 heures pour préparer les cartables avant d’aller travailler. Des mères qui courent entre l’école, les rendez-vous CAF, les bus ratés et les petits boulots. Des femmes qui apprennent à tout faire seules, réparer une fuite, calmer une crise d’angoisse, payer une facture EDF en retard ou inventer un dîner avec ce qu’il reste dans le frigo.

À Saint-André, dans les Hauts de Saint-Paul, au Chaudron ou au Tampon, les histoires changent mais les silhouettes se ressemblent. Des femmes jeunes parfois. Très jeunes même. D’autres approchent déjà la cinquantaine et continuent pourtant d’héberger leurs enfants devenus grands faute de moyens.

Beaucoup disent la même chose à voix basse. "On tient parce qu’on n’a pas le choix."

Lire aussi : Saint-Benoît célèbre les mamans avec une journée bien-être et festive

Dans certains quartiers, les mères seules sont partout. Elles discutent devant les écoles, attendent sous les abribus avec les poussettes, patientent dans les administrations, travaillent en caisse, dans les cantines, les hôpitaux ou les maisons de retraite. Invisibles et omniprésentes à la fois.

Comme une colonne vertébrale silencieuse de l’île.

La Réunion cumule depuis longtemps les fragilités sociales. Chômage élevé, vie chère, logements saturés, difficultés d’accès à l’emploi stable. Dans ce décor déjà tendu, la monoparentalité agit souvent comme un accélérateur de précarité. "Quand un salaire disparaît ou qu’un père s’éloigne, tout devient plus compliqué très vite, nous confie-t-on. Les dépenses explosent pendant que le temps, lui, disparaît."

Comment payer le mois prochain ?

Certaines mères racontent aussi la solitude immense des soirs ordinaires. Une fois les devoirs terminés, les enfants couchés, il reste le silence. Pas celui des cartes postales tropicales. Encore : "Un silence lourd, traversé par les inquiétudes."

Comment payer le mois prochain ? Comment trouver un logement plus grand ? Comment continuer à sourire quand on est épuisée ?

Et pourtant, dans cette fatigue chronique, il existe aussi une forme de puissance presque romanesque. La capacité à tenir debout malgré tout. À inventer des systèmes D permanents. À transformer un simple pique-nique à l’Étang-Salé en souvenir de vacances. À faire croire aux enfants que tout va bien alors que le compte bancaire est dans le rouge depuis le 12 du mois.

Lire aussi : Le 24 mai, les mamans sont reines à Saint-Paul !

À La Réunion, beaucoup ont grandi avec une mère seule. C’est presque une mémoire collective. Des grand-mères ont élevé leurs enfants sans aide. Puis leurs filles ont parfois fait pareil. "Ici, la figure maternelle dépasse souvent le simple cadre familial".

Elle devient pilier économique, refuge affectif, autorité, protection et moteur du foyer.

Alors en ce dimanche 31 mai, pendant que les restaurants affichent complet et que les réseaux sociaux se couvrent de cœurs rouges, une autre image de la fête des mères apparaît malheureusement en filigrane. Celle de femmes qui ne demandent pas grand-chose. Un peu de repos parfois. Un peu de reconnaissance souvent. Un peu d’air surtout.

"Surprise"

Certaines passeront la journée à travailler. D’autres prépareront elles-mêmes le repas "surprise" organisé pour elles. Beaucoup recevront des dessins d’enfants froissés dans des enveloppes colorées. Des cadeaux simples. Un collier de pâtes. Une photo imprimée. Une phrase écrite de travers. "Maman je t’aime."

Et peut-être qu’au fond, c’est justement cela qui tient encore beaucoup de ces femmes debout sur l’île.

Cette petite phrase bricolée avec trois feutres et beaucoup d’amour.

Dans la même rubrique

0💬
Tri :