"On abandonne des quartiers entiers" : Peut-on comparer les débordements réunionnais à ceux de la métropole ?

Dans le quartier de La Providence de Saint-Denis réputé pourtant tranquille, des feux de poubelles, des jets de galets contre les forces de l’ordre et le saccage de l’Intermark ont marqué les dernières tensions en marge des manifestations. Colère face aux dégradations, interrogation sur leurs causes, les habitants cherchent à comprendre ce qui se joue. Et si le parallèle avec l’Hexagone mérite d’être posé, il ne va pas forcément de soi.
À La Providence, le calme a pris un coup. Dans ce quartier de Saint-Denis plutôt réputé pour sa tranquillité, même entouré de la Chaumière et des Camélias qui le sont peut-être un peu moins, les traces des derniers débordements illustrent une nouvelle soirée que les habitants n’avaient pas forcément vu venir.
Dans la nuit de samedi 17 à dimanche 18 octobre, les incidents se sont multipliés : les poubelles incendiées, des feux au milieu de la route, des projectiles lancés contre les forces de l’ordre, des galets ramassés au sol et envoyés en direction des policiers. Et puis l’Intermark, grosse supérette à l'angle de quartier, dont le rideau métallique a été forcé avant que le magasin ne soit vandalisé et partiellement pillé.
"Ils ont réussi à passer"
"On a vu des bandes de jeunes, cagoulés ou non, commencer à enfoncer la grille de l’Intermark. Ils ont réussi à passer", raconte un habitant. La scène a laissé derrière elle autant de dégâts que d’incompréhension. Qui sont ces jeunes ? Que cherchent-ils ? Et surtout, quel rapport entre ces dégradations et les manifestations qui, depuis plusieurs jours, font écho à la colère exprimée dans l’Hexagone ?
Sur place, les réponses ne sont pas les mêmes d’une porte à l’autre. Il y a d'abord ceux qui condamnent sans détour. "On comprend que ce soit dur pour tout le monde, mais quand même, il y a des limites à ne pas franchir." D’autres redoutent que les dégâts ne retombent, une fois encore, sur les habitants eux-mêmes. "Nous n’avons déjà pas grand-chose actuellement, rien ne nous est donné, alors si en plus on casse tout, on ne va jamais s’en sortir."
Lire aussi : Mobilisation du 17 octobre : quatre jeunes condamnés à des peines avec sursis
La colère est là, mais elle ne se dirige pas nécessairement vers les mêmes responsables. Certains voient dans ces actes une violence gratuite, éloignée des revendications qui s’expriment dans la rue. "Je comprends la jeunesse, mais je me demande si les revendications portées par ces individus sont vraiment légitimes et s’ils ne profitent pas du système et de la situation pour tout s'accager." La question reste en suspens, faute de savoir qui se trouvait derrière les cagoules, ce qui a motivé les dégradations ou si tous ceux qui ont participé aux incidents partageaient les mêmes raisons.

D’autres habitants refusent de s’arrêter au bilan matériel. "On s’emballe pour deux poubelles brûlées et une supérette enfoncée ? Restons sérieux deux minutes. Ce n'est pas comparable et nous, ici, la vie est plus chère, si ça peut apporter un peu plus dé légitimité... On abandonne des quartiers entiers depuis des décennies et on laisse des jeunes sans cadre à la dérive.… Il faudrait plutôt se demander où l’État a failli pour en arriver là. Traiter la cause, pas s'enflammer sur les conséquences."
Dans cette lecture, les images de la soirée ne doivent pas "faire dire ce qu'elles ne disent pas, ou ce qu'on voudrait leur faire dire". Non, selon eux, c'est bien d'un "malaise plus profond" dont il s'agit, nourri par les difficultés sociales et le sentiment de ne pas être entendu.
Même colère, mêmes causes ?
C’est là que le parallèle avec l’Hexagone devient délicat. Les mobilisations se répondent et l'appel à l'embrasement se répand comme une traînée de poudre, les préoccupations autour du pouvoir d’achat et de la vie chère traversent logiquement les territoires, et les images de dégradations circulent rapidement et massivement.
Lire aussi : Pillages et affrontements : Sébastien Lecornu demande aux préfets d'instaurer des couvre-feux partiels
Une ressemblance de calendrier suffit-elle à expliquer ce qui se passe dans les rues réunionnaises à 9.000 km de Paris ?
Toujours selon les plus catégoriques : "Les difficultés propres à l’île, les réalités des quartiers et les trajectoires de ceux qui prennent part aux débordements demandent à être examinées sur place, sans plaquer une seule grille de lecture." Ou encore, diamétralement opposé : "On sait que la vote de l'immigration. On sait qu'il y a de la racaille de partout maintenant."
À La Providence, les habitants interrogés ne forment donc pas un bloc. On l'imagine aussi dans les autres quartiers de la ville en proie à ces débordements. Les uns réclament que les auteurs soient identifiés et que le quartier soit protégé. Et à l'image de ce qui se joue sur le Vieux continent, les autres redoutent qu’une réponse uniquement sécuritaire ne laisse intactes les questions de fond.
Des thèses actuellement irréconciliables. Mais surtout le point de fracture de toute une société qui devra mettre les deux pieds dans le plat avant le vote crucial pour son avenir début 2027.
Beaucoup, surtout, et pour revenir au terrain, disent ne pas comprendre ce qui a conduit à s’en prendre à un commerce de proximité dont les habitants ont eux-mêmes besoin.
"Rien ne peut justifier les violences"
La mairie de Saint-Denis a condamné les dégradations survenues dans plusieurs quartiers de la ville et ailleurs sur l’île. Elle rappelle que "le droit de manifester est une liberté fondamentale qui doit être pleinement respectée", tout en soulignant que "rien ne peut justifier les violences, les pillages ou les dégradations qui pénalisent d’abord les habitants, les familles et les commerçants". La municipalité PS a également salué les forces de l’ordre mobilisées et appelé à privilégier le dialogue.
Lire aussi : Pierrot Dupuy : "À chaque crise, on fait un nouveau chèque"...
À La Providence, cette distinction entre manifestation et dégradations ne règle toutefois pas la question qui revient dans les conversations. Comment comprendre que des jeunes s’en prennent à un lieu fréquenté par les habitants du quartier ? Et peut-on comparer ces actes à ceux observés dans l’Hexagone - où même des mairies ou des offices de tourisme ont été ciblés - sans regarder ce qui les a déclenchés ici ?
Le lendemain, les dégâts sont visibles. Les raisons le sont un peu moins.


