Revenir à la rubrique : Santé | Société

Lutte anti-moustiques : Saint-Joseph toujours le laboratoire d'une méthode révolutionnaire

Ecrit par Gaetan Dumuids – le mercredi 8 octobre 2025 à 06H42

Saint-Joseph est à nouveau devenu ce mardi 7 octobre 2025 le terrain d’expérimentation grandeur nature de la technique de l’insecte stérile renforcée, avec un lâcher inédit de moustiques mâles stériles à Vincendo.

Le projet de lutte contre les moustiques passe à la vitesse supérieure à La Réunion. Ce mardi 7 octobre, un premier lâcher de moustiques mâles stériles a eu lieu dans le quartier de Vincendo à Saint-Joseph. Cette opération marque l’entrée en phase opérationnelle du programme OpTIS, mené conjointement par l’IRD (Institut de recherche pour le développement) et le Cirad (Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement), avec l’appui de la mairie et de plusieurs partenaires publics. L’objectif : démontrer l’efficacité d’une méthode innovante, écologique et durable pour freiner la prolifération de l’Aedes albopictus, principal vecteur de la dengue et du chikungunya sur l’île.

Lire aussi : Premiers lâchers de moustiques mâles stériles à Langevin pour lutter contre la dengue et le chik

Pendant six mois, 1000 moustiques mâles stériles seront lâchés chaque semaine dans une zone pilote de 60 hectares. Élevés en laboratoire, stérilisés par irradiation puis imprégnés d’un larvicide, ces moustiques ne donneront aucune descendance lorsqu’ils s’accoupleront avec les femelles sauvages. À terme, la population de moustiques devrait diminuer de façon significative, réduisant ainsi la pression épidémique.

Un enjeu sanitaire global

Le maire de Saint-Joseph, Patrick Lebreton, a tenu à participer personnellement à ce premier lâcher symbolique. Pour lui, la démarche est avant tout une réponse à un problème récurrent de santé publique. « Nous avons été particulièrement touchés lors des vagues de chikungunya. Il fallait trouver des solutions et s’engager dans une démarche sanitaire forte. Aujourd’hui, il ne s’agit plus seulement de La Réunion, mais d’une cause sanitaire globale », a-t-il déclaré.

Il insiste également sur la nécessité d’accompagner ce projet par une communication de terrain : « Il ne s’agit pas de faire peur aux habitants, mais de leur dire que nous nous adaptons et que nous prenons les dispositions nécessaires. Quand des chercheurs nous alertent, il est de notre responsabilité d’agir. »

Une alternative aux insecticides chimiques

Pour les chercheurs, le projet OpTIS représente l’aboutissement de longues années de recherche. Frédéric Simard, directeur de l’unité MIVEGEC de l’IRD, résume : « C’est l’aboutissement de 15 ans de travail. Nous passons de la théorie à la pratique. Les moustiques sont stérilisés par irradiation, une méthode qui détruit uniquement les spermatozoïdes sans altérer leur vigueur. Ainsi, ils s’accouplent normalement, mais les œufs pondus n’éclosent jamais. »

Cette technique se veut avant tout respectueuse de l’environnement. « Contrairement aux pulvérisations d’insecticides, il n’y a pas d’impact toxique sur la population humaine ou sur les autres espèces. L’idée est de réduire au maximum l’usage de la chimie », ajoute le chercheur.

Un dispositif renforcé et innovant

Jean-Cyril Dagallier, directeur régional adjoint du Cirad, souligne l’originalité de la méthode. « Ces mâles ne sont pas seulement stériles. Ils sont aussi porteurs d’un larvicide qui sera transmis aux femelles et, par leur intermédiaire, aux gîtes larvaires souvent inaccessibles. Cela permet de toucher des zones cachées, comme les falaises ou les réservoirs invisibles, où la lutte classique est inefficace. »

Le projet OpTIS prévoit aussi l’utilisation de drones pour larguer les moustiques dans des zones difficiles d’accès. Un suivi rigoureux sera mené afin de vérifier l’efficacité, mais aussi l’innocuité de la méthode pour les autres insectes. « Nous contrôlons notamment les ruches sentinelles pour s’assurer que les abeilles ne sont pas touchées et qu’aucun résidu n’est retrouvé dans le miel ou la cire », précise Jean-Cyril Dagallier.

Une expérimentation à grande échelle

Le programme est encadré par un arrêté préfectoral et s’étendra sur 18 mois, en deux phases. Après les six premiers mois à Langevin, une extension à 175 hectares est prévue à partir de mars 2026 pendant un an. Le projet bénéficie d’un financement européen et national, via le FEDER, la Région Réunion et les ministères de la Recherche et de la Santé.

Il s’inscrit dans une continuité d’expérimentations menées depuis plus de dix ans à La Réunion. À Sainte-Marie, un essai pilote avait déjà montré une stérilité induite supérieure à 60 %, tandis qu’à Saint-Joseph en 2021, un test avait permis de réduire de 91 % une population de moustiques Aedes aegypti.

Réduire les risques épidémiques

L’objectif affiché par l’IRD et le Cirad n’est pas l’éradication totale des moustiques, mais une baisse durable de leur densité. « Nous savons que nous ne pourrons pas les supprimer complètement. Mais en diminuant la population, nous réduisons mécaniquement la pression des maladies », explique Frédéric Simard.

Le projet prévoit également de mesurer l’acceptabilité sociale de cette méthode auprès des habitants. Des enquêtes ont été menées cet été avec l’appui d’IPSOS pour évaluer la perception des risques et la confiance accordée à la science.

Pour Patrick Lebreton, l’adhésion de la population est essentielle : « La lutte anti-vectorielle reste l’affaire de tous. Ce projet est une aide majeure, mais il ne dispense pas des gestes de prévention comme l’élimination des eaux stagnantes autour des habitations. »

Avec ce premier lâcher officiel, Saint-Joseph s’impose comme un territoire pionnier en matière de lutte anti-vectorielle durable. Ce projet pourrait ouvrir la voie à une généralisation de la technique de l’insecte stérile renforcée à l’échelle de l’île, voire au-delà. « Ce moustique n’est pas originaire de La Réunion. S’en débarrasser, c’est protéger la population », conclut Frédéric Simard.

Dans la même rubrique

0💬
Tri :