Lettre ouverte à Laurence Françoise

Lettre ouverte à Laurence Françoise à propos de l’interview de Andry Rajoelina (Grand entretien du 02 avril sur Antenne Réunion).
Souhaitant réagir à l’interview de Andry Rajoelina, Président de la Transition – et non pas « président malgache » comme indiqué dans la publicité dans les médias, car n’étant pas élu –, j’ai tout d’abord envisagé d’adresser cette lettre ouverte à la direction d’Antenne Réunion. Finalement, j’ai choisi de vous l’adresser personnellement, considérant qu’en tant que journaliste, vous êtes pleinement responsable de votre émission.
Mes réactions portent sur trois niveaux : le choix du moment pour une telle interview, la formule choisie, et le fond.
Le choix du moment
Je me suis réjouie qu’après quatre ans de black out total, la situation politique, économique et sociale de Madagascar ait enfin été l’objet d’une émission sur une chaîne de télévision à La Réunion. Toutefois, je m’interroge sur la raison qui vous a conduite à choisir cette phase de la transition pour ce faire.
Pourquoi maintenant ? Pourquoi pas lors des nombreux évènements dramatiques qui ont émaillé cette transition, comme par exemple l’attaque d’une prison suivie du meurtre d’un magistrat à Toliary par des policiers, ce qui avait entraîné une grève de plusieurs mois des magistrats malgaches au début de l’année 2012? Des forces de l’ordre attaquant une prison pour délivrer l’un des leurs arrêté légalement et n’ayant pas réussi, séquestrant et battant à mort un magistrat : imaginez le scoop si une telle chose était survenue ici à La Réunion. Non évènement puisque survenant à Madagascar ? Ou pourquoi pas lorsque, voici quelques mois, les militaires, sous couvert de chasse aux voleurs de zébus, ont été accusés par de nombreuses personnalités originaires du Sud malgache de destruction de villages entiers dans cette partie de l’île? Il est vrai que selon la version « officielle », il n’y a pas eu de villages incendiés, et que ce sont les villageois qui ont massacré des bandits pourtant lourdement armés. Ou encore pourquoi ne pas avoir cherché à informer les Réunionnais sur les vraies raisons qui empêchent l’application pleine et entière des différents accords politiques signés, dont la dernière mouture est la Feuille de Route signée depuis septembre 2011?
La formule choisie
La formule choisie pour cette interview correspond à ce qu’on appelle en malgache « kabary tsy valina » (un monologue sans contradicteur).
Oh, bien entendu, il n’était pas question, pour vous, d’apparaître complaisante de manière trop flagrante. Il fallait, pour la crédibilité, accrocher quelques fois l’interviewé, comme vous l’avez fait à propos du tourisme sexuel. Mais la manière dont les questions étaient posées induisaient inévitablement les réponses obtenues : un déni du coup d’Etat ; un déni de toute responsabilité pour les trafics, notamment de bois de rose ; un déni de responsabilité pour le recul économique (7% de croissance avant le coup d’Etat) ; un déni de responsabilité pour l’insécurité généralisée ; un déni de responsabilité devant la mortalité infantile qui explose (4 enfants malgaches meurent chaque heure selon l’Unicef) ; un déni de responsabilité pour les centaines de milliers d’emplois perdus depuis le coup d’Etat et le drame social vécu par les Malgaches, car leurs «grand-pères étaient chômeurs, leurs pères étaient chômeurs, ils sont chômeurs » (sic).
Bref, la formule choisie relève de la technique bien connue de désinformation, qui consiste à couvrir les grands mensonges par quelques demi-vérités pour leur donner une fausse crédibilité. Il s’agit alors pour l’interviewer de favoriser par ses questions, soit la diabolisation d’une personnalité à abattre, soit comme dans le cas de figure qui nous préoccupe, à protéger une personne grâce au blanchiment de ses crimes et de sa mauvaise gouvernance. Et d’éviter soigneusement de donner la parole à des contradicteurs éventuels.
Le fond
Une seule fois vous avez demandé une réponse chiffrée, à propos du nombre de touristes sexuels poursuivis. Bien entendu, vous ne l’avez pas obtenue, les précisions chiffrées étant justement ce qu’Andry Rajoelina allaient éviter de donner, vu le bilan catastrophique de ces quatre dernières années dans tous les domaines. Par contre, vous auriez pu le contraindre à des réponses moins floues et moins mensongères en avançant dans vos questions, vous, des chiffres : ceux des ONGs ayant enquêté sur le trafic de bois de rose, ceux d’Amnesty International sur les atteintes aux droits de l’homme par l’administration et par les militaires, ceux de l’Unicef sur la mortalité infantile, ceux de la Banque Mondiale et des organisations professionnelles sur les emplois perdus, etc. Mais cela aurait été à l’encontre du but recherché : atténuer les critiques à l’encontre d’Andry Rajoelina que l’on ne pouvait éviter et améliorer son image. Alors, pas question de le déstabiliser par des questions trop percutantes ou trop incisives dont vous savez pourtant faire habituellement usage.
Bien plus grave, vous avez évité de poser les vraies questions qui auraient pu fâcher : la radio et la télévision nationale malgache sont inaccessibles aux opposants ; vos confrères et consoeurs malgaches sont régulièrement poursuivis et intimidés, parfois emprisonnés ; des dizaines de médias ont été fermés depuis quatre ans et restent fermés à quelques mois des élections. Le Parlement Européen, Amnesty International, Reporters sans Frontières ont dénoncé ces faits. Mais vous, journaliste, vous n’avez pas abordé le sujet de la liberté de la presse et de la liberté d’expression dans votre interview ! Vous avez parlé tranquillement des élections à venir comme pour accréditer l’idée qu’elles seront crédibles et justes, et qu’elles seront effectivement la solution à cette crise consécutive au coup d’Etat de 2009. Mais vous avez soigneusement évité de demander quand la liberté de réunion dans les espaces publics serait rétablie, ou pourquoi certains citoyens malgaches restaient interdits d’entrée dans leur pays en dépit de la loi et des accords signés !
Alors, autocensure ou service commandé ?
La réponse à mon interrogation est apparue peu à peu au fil de l’interview : l’objectif visé par l’interview n’était pas d’informer les téléspectateurs réunionnais sur la situation à Madagascar, mais de démarrer le processus de promotion du « produit Andry Rajoelina ». L’interview a ainsi opportunément offert à l’intéressé la possibilité de se draper vertueusement dans un sens de l’Etat qu’il ne possède pas pour expliquer son renoncement aux élections de cette année (renoncement fortement « recommandé » par Laurent Fabius). L’interview lui a également donné la possibilité d’annoncer son intention de suivre les conseils de ses mentors français qui le poussent à se préparer pour les élections en 2018, tout en faisant tout pour garder l’effectivité du pouvoir d’ici là, en écartant les candidats susceptibles de gagner et en faisant élire en juillet prochain un poulain obéissant.
Le libre choix des Malgaches dans tout cela ? Bonne question !
Déontologie journalistique ? Dieu merci, il y a encore des Edwy Plenel !
Francine Ravelontsoa
11 avril 2013


