Le statut de Jérusalem : le nœud gordien du différend israélo-palestinien

Courrier des lecteurs.
Alors que le président américain Donald Trump vient d’entrer en guerre contre l’Iran qui menace de détruire Israël au motif que l’État hébreu refuse de reconnaître l’existence d’un État palestinien indépendant avec Jérusalem-Est pour capitale, une question clef mérite aussitôt d’être posée : existe-t-il un statut idéal pour Jérusalem, le berceau des trois grandes religions monothéistes1 ? Adoptée par les Nations Unies le 29 novembre 1947 pour mettre fin aux prérogatives du Royaume-Uni sur la Palestine mandataire, la résolution 181 avait prévu la création de deux « États indépendants » – l’unarabe et l’autre juif – ainsi qu’un statut international pour Jérusalem afin de sauvegarder la dimension spirituelle d’une ville à nulle autre pareille. Construite à proximité de la Jordanie et de la mer Morte, Jérusalem devait être soumise à un régime de démilitarisation et de neutralisation sous l’égide de l’ONU afin d’offrir des garanties pour la sauvegarde des Lieux saints chrétiens, juifs et musulmans qui se côtoient dans la Vieille ville. Mais ce statut conçu par l’ONU avec le soutien du Vatican, n’a jamais vu le jour : la résolution 181 qui proposait une internationalisation de l’ensemble de Jérusalem sous contrôle onusien est aujourd’hui frappée d’une obsolescence irréversible.
Conformément à la résolution 181 qui est relative au nouveau statut de la Palestine, l’État d’Israël a pu ressurgir le 14 mai 1948, quelques 2 000 ans après sa disparition à l’époque de l’Empire romain. Près de 78 ans après sa résurrection, cet État n’est plus guère contesté dans son existence et exerce même un leadership régional aux plans économique et militaire. Quant à l’État arabe palestinien qui a lui aussi été légitimé par la résolution 181 et devait être créé en même temps qu’Israël, il n’est toujours pas devenu une réalité en raison de l’opposition des dirigeants hébreux.
I.- L’échec de l’internationalisation de l’ensemble de la ville de Jérusalem
En raison de la survenance du premier conflit israélo-arabe qui aboutit de facto à un partage de la cité judéenne en 1949, Jérusalem-Ouest devient dès le 23 janvier 1950 la capitale d’Israël – un État créé le 14 mai 1948 sur le fondement de la résolution 181 – tandis que Jérusalem-Est, y compris la Vieille ville, passe sous le contrôle de la Jordanie. À l’issue de la « Guerre des Six Jours » déclenchée le 5 juin 1967, Israël s’empare de la Cisjordanie et de la partie orientale de Jérusalem qui est aussitôt annexée. Par la suite, la loi fondamentale israélienne du 30 juillet 1980 érige « Jérusalem entière et réunifiée » au rang de « capitale éternelle de l’État d’Israël ».
Pour tous les observateurs, la sécurité de l’État hébreu est subordonnée à la création, à ses côtés, d’un État palestinien indépendant. Mais la « solution à deux États » pour deux peuples vivant côte à côte, dans la paix et la sécurité, à l’intérieur de frontières sûres et internationalement reconnues, proposée par l’ONU dès 1947, nécessite l’arrêt par Israël de la destruction de Gaza et de l’installation de colonies juives en Cisjordanie et à Jérusalem-Est. La solution onusienne implique aussi la reconnaissance par Israël d’un État palestinien pleinement souverain ainsi qu’une volonté pour ces deux entités antinomiques de coexister pacifiquement.Mais ces conditions ne sont toujours pas réunies en raison de l’inflexibilité adamantine des autorités israéliennes.
Sous un autre angle, la résolution 181 est un échec : la ville de Jérusalem n’a pu être dotée d’un statut international car la situation a évolué sur le terrain en Palestine depuis 1947. Il faut faire preuve de réalisme : le statut initial prévu pour l’ensemble de Jérusalem par l’ONU est périmé, dès lors que les forces juives conservatrices et les forces palestiniennes musulmanes radicales sont hostiles à son internationalisation pour maintes raisons, au demeurant antinomiques. La question du statut de Jérusalem n’a jamais cessé d’être au premier rang des préoccupations politiques et juridiques internationales : c’est même le nœud gordien des pourparlers de paix israélo-palestiniens. Parce qu’elle se situe au carrefour de deux nations et de trois croyances, cette ville cristallise des passions extrêmes.
Si on admet que la communauté israélienne et le monde arabo-musulman accordent une place éminente à Jérusalem, la « cité de David » ne peut plus être érigée en un « corpus separatum » comme le prévoyaient l’ONU en 1947 dans la résolution 181. Si l’on souhaite l’établissement d’une paix juste et durable au Proche-Orient, Jérusalem ne saurait demeurer la capitale« une et indivisible de l’État d’Israël ». Bien que consolidé en 1967, à la suite de la « Guerre des Six Jours », le dogme hébraïque multimillénaire de l’indivisibilité de Jérusalem n’est plus admissible. Le territoire de la cité hiérosolymitaine devrait un jour être partagé par consensus afin d’aboutir à des compromis tenant compte des désidératas des deux communautés. Convoitée par deux nationalismes, l’un arabe, l’autre juif, Jérusalem a ainsi vocation à abriter deux capitales contiguës : Jérusalem-Ouest capitale d’Israël et Jérusalem-Est capitale d’un État palestinien indépendant, avec toutefois une exception pour la Vieille ville – la cité « trois fois sainte » – qui mériterait d’être soumise à un statut particulier.
II.- Les diverses solutions concevables pour la Vieille ville de Jérusalem
Un statut spécifique pour la Vieille ville mérite réflexions car il a été esquissé par les Nations Unies dès 1947. Après avoir ainsi indiqué que « toute mesure prise par Israël, Puissance occupante, en vue d’imposer ses lois, sa juridiction et son administration à la Ville sainte de Jérusalem était illégale »,l’Assemblée générale des Nations Unies précisait dans sa résolution 72/15 du 30 novembre 2017 : « Tout règlement global, juste et durable de la question de la ville de Jérusalem doit tenir compte des préoccupations légitimes des deux Parties, palestinienne et israélienne, et comporter des dispositions assorties de garanties internationales qui assurent la liberté de religion et de conscience de ses habitants, et garantissent aux personnes de toutes les religions et nationalités l’accès permanent, libre et sans entrave aux Lieux saints ».
a) Une première solution – la plus plausible pour des raisons politiques et religieuses – pourrait consister en un partage de souveraineté sur la Vieille ville, le cœur spirituel de Jérusalem délimité par une muraille dressée au XVIe siècle par le sultan Soliman le Magnifique. Réalisé par les deux Parties intéressées par la voie conventionnelle, le partage de la Jérusalem biblique et historique produirait alors les effets suivants : aux Israéliens les deux quartiers adjacents, l’un arménien et l’autre juif, ainsi que le Mur des Lamentations vénéré par les Juifs ; aux Palestiniens les deux autres quartiers également contigus à majorité arabe, l’un chrétien et l’autre musulman, ainsi que l’Esplanade des Mosquées où sont localisés les Lieux saints de l’Islam. Cette solution serait ainsi aux antipodes de la résolution 181 qui se prononçait pour l’internationalisation de l’ensemble de Jérusalem sous l’égide de l’ONU.
b) Une seconde solution consiste à envisager une internationalisation de la Vieille ville où sont regroupés les Lieux saints des trois monothéismes abrahamiques : la Basilique chrétienne du Saint-Sépulcre, le Mur des Lamentations, principal lieu de culte pour les Juifs, et l’Esplanade des Mosquées, haut lieu de prières des Musulmans. C’est l’opinion émise par le juriste Robert Falaize qui se prononce, dès 1958, pour « une internationalisation intégrale de la seule zone des Lieux Saints » de la Vieille ville, « administrée par un gouverneur et placée sous l’autorité des Nations Unies ». Dès lors qu’elle garantirait aux personnes de toutes croyances un accès libre aux Lieux saints, cette solution aurait l’appui de l’ONU qui a toujours été attentive à la protection des spécificités cultuelles de Jérusalem. Cependant, la viabilité d’une entité si exiguë – enclavée entre deux États rivaux et tatillons – ne risquerait-elle pas de surgir très rapidement ? Cette solution pourrait en effet se heurter à l’opposition des partis extrémistes qui agissent au sein du monde juif et de la société musulmane.
c) Dans une troisième optique, ne pourrait-on pas imaginer une « internationalisation fonctionnelle » de la Vieille ville ? Cette solution a été esquissée en 2002 par le professeur Jean-François Dobelle qui n’excluait pas l’idée d’« une gestion commune de cet ensemble »par « Israël et un État palestinien ». Cette internationalisation fonctionnelle consisterait à mettre sur pied, dans le cadre d’un traité israélo-palestinien, un système de co-souveraineté impliquant une « cogestion » du patrimoine sacré que constitue le centre historique et spirituel de Jérusalem avec un traitement égalitaire pour les trois croyances monothéistes. Cette solution vise à l’établissement d’un « co-imperium israélo-palestinien » sur la Vieille ville et la création d’une structure adaptée : une commission permanente israélo-palestinienne apte à gérer de façon collégiale le cœur de la cité sainte. Cette commission mixte et paritaire aurait pour objectif de prendre toutes les décisions de nature à garantir aux pèlerins du monde entier la liberté de religion et un accès libre à tous les Lieux saints de la Vieille ville, enfin reconnue comme un authentique « patrimoine commun de l’humanité ».
Conclusion
Dans l’hypothèse de l’établissement d’un tel régime conventionnel, garanti et mis en œuvre par l’État israélien et l’État palestinien, la « ville-symbole » de Jérusalem pourrait enfin mériter son nom de « maison de la Paix » comme l’avaient souhaité, il y a maintenant près de 79 ans, les Nations Unies en adoptant le 29 novembre 1947 la résolution 181. Encore faut-il reconnaître, par réalisme, qu’une telle solution idyllique restera sous le boisseau aussi longtemps que le président Donald Trump – l’actuel pyromane de la Maison Blanche – et ses successeurs continueront – de connivence avec les dirigeants intraitables de l’État d’Israël – de souffler sur les braises incandescentes du Proche-Orient.
André ORAISON,
Professeur des Universités, Juriste et Politologue
1 A. ORAISON, « Quel statut pour la cité sanctuaire de Jérusalem ? (La reconnaissance de Jérusalem comme capitale de l’État d’Israël par les États-Unis, le 6 décembre 2017 : une faute inexcusable du président Donald Trump) », RRJ, 2017, n° 4, p. 1631-1669.


