Le sous-préfet de St-Pierre se livre sans détour sur son expérience réunionnaise

Quel bilan tirez-vous de vos trois années passées dans le Sud ? Diriez-vous que par rapport à la préfecture de Saint-Denis, vous êtes plutôt épargné ?
Le Sud a été peu épargné au début de mon arrivée puisque j'ai eu neuf manifestations avec la loi sur les retraites. Déjà ça a mis un peu d'ambiance, ça m'a permis de revenir sur le front du métier car ça impliquait à la fois une discussion à caractère social mais aussi des questions d'ordre privé. Bon, ça ne s'est pas trop mal passé, je n'en garde pas un si mauvais souvenir. C'était comme pour me dire bonjour (sourire). J'avais quitté le métier pendant trois ans en étant à Paris, je suis vite rentré dans le bain.
Votre précédent poste ne s'inscrivait donc pas dans la préfectorale ?
J'étais à Bercy, auprès du ministre du Budget. J'avais fait trois ans à Bercy et je préférais retrouver mon métier outre-mer puisque j'avais déjà été en poste à Mayotte. C'était mon premier poste de sous-préfet, entre 1998 et fin 2000. Et puis j'avais été, entre 2003 et 2005, en poste en Nouvelle-Calédonie (Commissaire délégué de la République, ndlr).
Quelle image pensez-vous laisser aux élus du bassin Sud ?
Je vais peut-être pratiquer la langue de bois mais il faut leur poser la question. Ecoutez, j'ai eu des relations fortes et très personnelles avec chacun des maires, députés ou sénateurs. Actuellement, je ne trahis pas un secret mais je suis en tournée des communes où chacun m'invite gentiment pour me dire au revoir. Il paraît que c'est assez rare, je l'apprécie beaucoup en tout cas.
Vous ne l'aviez pas retrouvée ailleurs cette forme de proximité ?
Je l'avais rencontrée sur d'autres postes quand j'étais en Seine-Saint-Denis. J'avais aussi rencontré une grande chaleur de la part des maires qui font d'ailleurs un métier très difficile, tous partis politiques confondus. Être maire en Seine-Saint-Denis, je vous jure que ce n'est pas facile. Et puis aussi dans un cadre plus rural lorsque j'étais en poste en Picardie où j'avais rencontré les maires du Nord de la France. Et dans le Nord de la France, il y a une chaleur humaine qui est très attachante. Donc, j'ai eu de la chance dans mes postes. Je n'ai jamais eu de difficultés dans mes relations avec les élus. C'est peut-être ma nature aussi qui a fait ça, je ne sais pas…
Avez-vous le sentiment que le préfet et les sous-préfets sont plus sollicités ici qu'en métropole ?
Oui bien sûr. Beaucoup de choses reviennent effectivement à l'Etat. La décentralisation, elle existe comme ailleurs mais c'est vrai que l'Etat garde ici une aura tout à fait particulière. Donc, ça nous donne une responsabilité tout aussi particulière, même si formellement, ce n'est pas de notre compétence. En tout cas, ça nous oblige, souvent, à jouer les intermédiaires en tant que médiateur.
Justement, un jour de conflit à la Cilam, vous aviez haussé le ton de façon très énergique face à un éleveur qui vous coupait la parole. Votre intervention avait surpris. Personne n'avait vu un représentant de l'Etat réagir ainsi. Le regrettez-vous ?
Ah non pas du tout. A des moments, il faut y aller. Là, il y avait un risque très grave d'ordre public. Quand vous avez un risque d'affrontement aussi fort entre deux catégories socio-professionnelles, le devoir du représentant de l'Etat c'est de calmer le jeu et de le faire avec ses forces - la police nationale - mais aussi son pouvoir de conviction. Ca a évité un affrontement, c'est déjà pas mal !
Vous portez un regard aussi très tranché sur le tout-voiture qui paralyse les routes de la Réunion…
Le point noir c'est l'alcool au volant, ce sont les accidents de voitures, ce sont les familles endeuillées. Alors, est-ce que c'est pire qu'en métropole ? Oui, c'est un peu moins bon qu'en métropole. Est-ce qu'en métropole, on a un attachement aussi viscéral à la culture de la voiture : non ! Parce que ça reste quand même majoritairement un moyen de transport pour l'essentiel des gens. Ici, c'est plus que ça. C'est une vraie passion. Il faut le dire : le parc automobile est extrêmement moderne, extrêmement neuf et forcément ça peut développer un certain nombre de comportements dont on voit les conséquences, hélas, tout au long de l'année et les week-end. Alors, ce ne sont pas seulement les quatre roues mais aussi les deux roues puisqu'on a vraiment beaucoup de morts sur la route les concernant. Je vais vous faire une confidence que vous ne répéterez pas (sur un ton amusé). J'avais une moto 125 depuis très longtemps et puis je me suis dit que j'allais profiter de mon séjour ici pour essayer de faire autre chose, pour me changer les idées. Eh bien cette autre chose pour moi - là où d'autres font du sport par exemple - ça a été de passer mon permis moto et donc j'ai pu, en allant dans une auto-école avec les jeunes qui passaient les épreuves, voir de l'intérieur - ils ne savaient pas qui j'étais - quelle était la mentalité des jeunes face à la moto. Là je parle véritablement d'expérience et pas que d'une impression. Même sur les plateaux de travail, on sentait bien chez certains qu'ils avaient envie d'en découdre, si je puis dire. De mon côté, j'ai eu du mal à l'avoir parce qu'à mon âge c'est plus difficile qu'à 18 ou 19 ans. Mais j'ai fini par l'avoir. Voilà comment je passais mes samedi, à prendre des cours en auto-école.
Votre expérience des outre mer et maintenant de la Réunion vous permet d'entrevoir quelle vision pour ces territoires ? Doivent-ils s'inscrire dans un développement endogène cher à un ancien président ou peuvent-ils encore compter toujours autant sur la mère patrie, avec l'état actuel des finances ?
De toute façon, compter sur la mère-patrie, ça sera une réalité pendant quelques années encore. Mais c'est tout à fait légitime qu'on se prépare à un rééquilibrage. Je pense que l'on a plein d'atouts, notamment dans le domaine énergétique, et puis on garde toujours une agriculture qui tient debout. Les campagnes de canne à sucre restent importantes. Sur la protection de la nature, on est en train de boucler, y compris dans le Sud, les plans d'assainissement. Je me suis beaucoup préoccupé des questions d'eau et de sécheresse car c'est la base de toute économie. Et là on est dans une phase où les choses vont peut-être se rééquilibrer.
Paris vous donne-t-elle des indications sur votre prochaine mission ou c'est les vacances ?
Je suis en poste à la Réunion jusqu'à la fin du mois. J'ai obtenu le grade de préfet hors-cadre. Le ministre de l'Intérieur décidera de mon avenir. Au 2 août, si on me dit que j'ai une mission, je l'accomplirai. Si on me donne des vacances, je les prendrai (rires).


