L’avenir d’une illusion

Bon ! je démarre mon petit billet en anglais pour me préserver d’ au moins la moitié des commentaires désagréables qu’il va susciter
“When something happens that we find difficult to accept, then we will make up a logical reason why it has happened”.
Qu’est-ce que cela veut dire ?
En gros et en travers : lorsqu’un individu est confronté à une situation à laquelle il peine à faire face, pour préserver l’intégrité de son « moi », il va s’attacher à mobiliser des mécanismes de défense et d’ajustement, que l’on appelle en patagon les « copings », à ne pas confondre avec les «copains» qu’on sollicite aussi parfois en la circonstance.
Je vous fais grâce des débats entre spécialistes pour distinguer « mécanismes de défense » et « copings » : la position classique consiste à opposer les mécanismes de défense qui relèveraient de comportements inconscients, involontaires, relativement rigides, orientés vers les conflits internes, et les processus de « coping », qui seraient eux, au contraire, à considérer comme conscients, volontaires, flexibles et orientés vers l’adaptation positive à la réalité externe.
N’entrons donc pas dans cette polémique, qui en l’espèce est sans importance.
Les spécialistes dénombrent au moins 29 mécanismes de défense !
Tout le monde connaît le refoulement, le déni, la sublimation, l’activisme ..etc.
Parmi ces mécanismes de défense, il y en a un, - le plus efficace sans doute parce que le plus immédiat et donc le plus couramment sollicité -, la « rationalisation ».
Il faut évidemment être prudent pour passer d’une analyse qui vaut pour les individus à celle qui s’applique aux groupes d’individus et à la société toute entière, à ce que Freud appelle « l’âme collective ».
Mais soyons téméraires et osons étendre la portée de ce concept dont beaucoup de sociologues ont non seulement confirmé la pertinence au niveau collectif mais ont même mis en évidence le caractère adaptatif général.
L’observation intuitive de la vie sociale et politique vient d’ailleurs confirmer la pertinence de cette approche .
Et c’est là où je voulais en venir.
Donc on voudrait nous persuader, par des arguments apparemment rationnels , que si jusqu’à présent tous les plans de développement ont foiré à La Réunion et dans les Dom, c’était tout simplement parce que le cadre institutionnel dans lequel devaient s’ inscrire nos projets et actions manquait de souplesse et venait en permanence contrarier notre volonté.
Est en cause le fameux alinéa 5 de l’article 73 de notre Constitution qui, à l’initiative de Virapoullé , est venu briser nos ardeurs réformatrices.
Est-on si sûrs que , livrés à nos seules désirs, nous aurions voulu et pu concevoir un nouveau modèle de développement , se substituant à l’éternel scénario du rattrapage ou de la convergence, à bout de souffle, nous dit-on ?
Les autres Dom qui échappent à cette restriction constitutionnelle nous ont montré depuis plus de 15 ans que liberté ne rime pas toujours avec audace.
Et nous qu’avons-nous réellement à proposer comme adaptations législatives ou réglementaires en dehors des broutilles dont on pensait que la loi « Egalité réelle » avait fait le tour .
J’entends certains nous dire qu’il faudrait nous doter de plus grandes capacités de pêche , d’autres qu’il faudrait développer la coopération régionale, d’autres encore, les plus nombreux, qu’il est impératif d’assurer la continuité territoriale.
Honnêtement qu’est ce qui nous a empêchés d’aller de l’avant sur tous ces thèmes et sur beaucoup d’autres. Est ce l’Etat ? Est ce l’Europe ?
Je crains que la réponse ne soit cruelle.
Sous leur apparente logique « rationnelle » , toutes les justifications à notre inertie ne seraient- elles pas au fond l’aveu de la fragilité de notre « moi collectif » et de notre résistance à concevoir un ré agencement radical de notre manière de penser et de vivre.
Parce que pour cette œuvre modeste de réajustement cognitif pas besoin, vous l’admettrez, de revoir la Constitution.
Au fond l’ouvrage sociologique majeur de Freud ne serait-il pas « l’avenir d’une illusion ».


