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L’art du lobbying scientifique

Ecrit par zinfos974 – le vendredi 12 octobre 2018 à 16H00

Certaines multinationales travestissent la vérité pour maintenir sur le marché des produits jugés nocifs. Grâce au soutien de scientifiques de renom. Et depuis des décennies.

Le professeur Michel Aubier est la première personne condamnée en France pour avoir menti sous serment lors d’une commission sénatoriale. Deux ans plus tôt, en avril 2015, le pneumologue remplaçait Martin Hirsch, directeur de l’AP-HP, pour répondre aux questions des sénateurs sur le coût financier de la pollution de l’air. Quand celle-ci coûte entre 68 et 97 milliards d’euros/an selon le Sénat, les dépenses liées aux pathologies respiratoires ne représenteraient, selon Michel Aubier, qu’entre 2 à 5 millions/an pour l’AP-HP. Peu après, Le Canard enchaîné et Libération révéleront que Michel Aubier touchait un salaire de Total depuis 1997 en tant que « médecin-conseil » et qu’il est membre du conseil d’administration de la Fondation Total depuis 2007. Lors de la perquisition à son domicile, les enquêteurs ont trouvé les copies de ses contrats. Payé 6 000 euros et une voiture de fonction, en plus de son activité à l’hôpital public, le professeur Aubier touchait 100 000 euros/an ; soit une somme d’un million d’euros au total.

Y a-t-il libre arbitre chez le pneumologue ? Les stratèges des industriels savent exploiter la ressource que constitue la complexité de l’âme humaine. Un diplôme de médecine ou une thèse en chimie n’ont jamais garanti l’esprit clair. Depuis Edward Bernays, le neveu de Freud, les influenceurs sont de grands lecteurs de psychologie expérimentale.

L’efficacité du lobbying repose sur l’identification des experts reconnus dans chacun des domaines et sur leur recrutement comme consultants ou conseillers, ou sur l’attribution de subventions de recherche. Cet exercice requiert subtilité : les expert ne doivent pas se rendre compte qu’ils ont perdu leur objectivité. Ainsi, la menace de les voir se rendre disponibles pour témoigner à l’encontre des intérêts des firmes est réduite.

Encore faut-il identifier les « bons » scientifiques. Le repérage et la sélection ont plusieurs étapes. Une liste de consultants potentiels doit être préparée, et les scientifiques sont ensuite contactés un à un. A partir des CV récupérés auprès d’eux, il leur est demandé leur opinion sincère en tant que consultants indépendants, et s’ils manifestent un intérêt pour aller plus loin. L’idée est qu’ils soient capables de faire de la recherche et stimuler la controverse pour que les responsables des affaires publiques en fassent usage. Ce n’est jamais du hasard. Les rassemblements scientifiques et leurs à-côtés sont essentiels.

Les industriels ont besoin d’être en confiance. Ils ne peuvent pas prendre le risque de démarcher des scientifiques non alignés. Certains sont faciles à identifier. Ainsi, le géophysicien français Vincent Courtillot est membre du conseil scientifique du think tank climatosceptique Global Warming Policy Foundation parce qu’il est climatosceptique .

Entre un industriel et un savant, il faut que ça « colle » d’un point de vue scientifique et dans l’état d’esprit. Les deux vont de pair. La correspondance entre idées scientifiques et idées politiques est récurrente. Cette proximité avec l’industrie coïncide avec une vision du champ scientifique dans lequel on opère, et une façon d’aborder ses problématiques. Reste que l’image du savant incorruptible en est gravement écornée.

D’après « Lobbytomie. Comment les lobbies empoisonnent nos vies et la démocratie », de Stéphane Horel (La Découverte, 368 pages, 21,50 euros) Et Le Monde du 09/10/2018

 

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