La prostitution empoisonne la vie des riverains de l’église Saint-Jacques

Les nuisances véhiculées par les prostituées, qui font le pied de grue dans le quartier Saint-Jacques dès le coucher du soleil, empoisonnent la vie des riverains. Reportage.
Pierre (1) est un garçon d’esprit ouvert, tranquille et sympathique. Comme beaucoup de riverains du quartier Saint-Jacques, il aspire à vivre en paix. Sans être incommodé à la nuit tombée par les coups de klaxons, les portières qui claquent, la musique à fond la caisse ou les disputes criardes parfois fleuries d’insultes.
Cette atmosphère pesante, les gens du quartier la doivent à la présence, le long des trottoirs ou sur les murets, de prostituées installées en grappe. "Les voisins en ont marre des frictions quand elles se disputent bruyamment. C’est parfois impossible de dormir même quand les portes et les fenêtres sont fermées", souffle Pierre.
"On a nos papiers, si vous n’êtes pas contents vous n’avez qu’à appeler la police…"
Pour illustrer son propos, il nous tend son téléphone. L’enregistrement, qui s’étire pendant de longues minutes, témoigne d’une sévère prise de bec entre prostituées. L’une s’y fait traiter "de sorcière". Une autre crie : "J’aurais honte à ta place de me prostituer à ton âge."
C’est pire encore l’été quand certains voudraient ouvrir pour ne plus étouffer sous la chaleur qui règne en ville. "Quand elles sont sous les fenêtres en train de s’engueuler, des voisins excédés leur demandent de parler moins fort pour pouvoir dormir. Généralement, elles répondent : On a nos papiers, si vous n’êtes pas contents vous n’avez qu’à appeler la police…" Que fait la police justement ?
"Je pense qu’elles ont un contact privilégié avec les policiers"
"Les policiers s’arrêtent parfois pour leur dire salut les filles. Comment ça va ?" Il peut arriver qu’elles taillent une bavette avec la patrouille ou qu’ils s’esclaffent ensemble. Pierre indique qu’une fois un homme les importunait. "Quelques minutes après, la police était là. Ils ont dit au gars : si tu continues, on t’embarque. Je pense qu’elles ont un contact privilégié avec les policiers."

Il raconte encore qu’il peut arriver que l’une d’elles monte dans un fourgon de police avant d’en ressortir au bout d’une dizaine de minutes. Un huis clos sans doute nécessaire pour vérifier ses papiers. Les policiers sont en tout cas très au fait de cette vie nocturne débridée. Les prostituées sont d’ailleurs en principe dans les clous depuis la loi de 2016 qui a banni le délit de racolage. Par contre, le client n’est en principe plus roi puisqu’il est passible d’une amende de 1.500 euros.
Fin du délit de racolage et des clients qui s’en donnent à cœur joie
A l’époque, le texte a reçu un accueil mi-figue mi-raisin de la part des prostituées. Car s’il présentait l’avantage de les mettre à l’abri des poursuites et de les inciter à se rapprocher plus facilement des forces de l’ordre pour déposer plainte en cas de nécessité, il risquait de faire fuir le client. L’usage révèle qu’il en est tout autrement. Raison pour laquelle les conducteurs qui sillonnent les rues du quartier Saint-Jacques s’en donnent à cœur joie en dépit des rondes policières.
Ici, le racolage a pignon sur rue. Il s’étale du Sex-shop rouge de l’allée Bonnier en remontant jusqu’à l’église Saint-Jacques qui trône à l’angle de la rue éponyme et de la rue Magallon. Perchées sur des talons, mini-jupes en haut des cuisses et dessous affriolants, elles accrochent le regard du chaland autant qu’elles inspirent la méfiance chez les simples passants.
L’affaire de la ruelle des Anges
La rue Sainte-Marie n’est pas épargnée. Même chose dans la ruelle Pavée et dans celle des Anges, théâtre il y a quelques années d’une descente de police qui avait permis de coffrer deux mères maquerelles et le propriétaire d’un magasin de linge qui arrondissait ses fins de mois en louant sa maison transformée en bordel. Un ex-commandant de police était même tombé dans ce réseau de proxénétisme de petite vertu.
Pierre a fait les choses comme il faut dans l’espoir qu’une solution pérenne soit mise en œuvre. Il a sonné à toutes les portes. Celle de la mairie annexe Marcadet dont dépend le quartier. On lui a dit qu’Ericka Bareigts allait se déplacer en personne à la rencontre des riverains. Mais le rendez-vous, initialement prévu le 25 novembre dernier, a finalement été annulé et pas reprogrammé.
"Si on les fait partir, ça ne ferait que déplacer le problème"
"A la mairie annexe, ils nous ont dit : la maire ne peut rien faire pour vous. Si on les fait partir, ça ne ferait que déplacer le problème. Il n’y a donc pas de solution…", se désole Pierre. Il a bien demandé à ce que des caméras de vidéo-surveillance soient installées dans l’espoir que cela freine le commerce du sexe. Mais il n’a rien vu venir.

Par contre, les prostituées continuent de faire leurs affaires, y compris dans les recoins du quartier. Comme au pied de la croix du Christ qui fait face à l’église au coin du petit parking, à la jonction des rues Saint-Jacques et Magallon. "Je ne suis pas pratiquant mais c’est révoltant de faire ça au pied de l’église. Elles pourraient avoir du respect pour les lieux de culte", commente Pierre. Et d’indiquer que des pratiquants sont davantage révoltés que lui.
Le cauchemar des riverains de l’église
Des ébats sexuels ont aussi lieu de l’autre côté la croix et donc de la rue. A l’abri de grands arbres qui confèrent une intimité toute relative à une minuscule aire de stationnement. "Regardez vous-même", nous interpelle Pierre en pointant son doigt sur un emballage de préservatif abandonné devant son portail. Parfois, ce sont des capotes ou encore des canettes de bière qui jonchent le sol aux abords des entrées. "Il arrive qu’elles urinent au coin du parking de la croix."

Les riverains ne sont pas seulement oppressés quand ils cherchent le sommeil. "Quand vous rentrez chez vous à pied, il peut arriver qu’on vous insulte à la volée. Il y a aussi les voitures qui s’arrêtent pour discuter avec elles et qui vous empêchent de passer", témoigne Pierre. Il a aussi cette anecdote en tête. "Un soir, mes jeunes frères étaient partis acheter une pizza dans le quartier. L’une d’elles leur a proposé de le faire à trois gratuitement."
"Je me souviens d’une époque où le quartier Saint-Jacques était une des perles de Saint-Denis"
D’une manière générale, les riverains hésitent ou s’interdisent carrément de sortir à pied dans le quartier par crainte de se mettre en danger en raison du petit milieu interlope qui gravite autour des prostituées. "Les chiffres de la délinquance sont peut-être bas dans le quartier mais il n’empêche que pour nous le climat d’insécurité existe et perdure", estime Pierre.
"J’ai honte d’habiter un quartier qui craint"
Il se souvient un brin nostalgique de son enfance dans le quartier. "Enfant, j’ai grandi ici. Je me souviens d’une époque où le quartier Saint-Jacques était une des perles de Saint-Denis. Ce n’est plus le cas depuis bien longtemps. Comment voulez-vous faire grandir aujourd’hui un enfant dans un endroit où il y a des bouteilles de bière et des préservatifs qui traînent. Personnellement, j’ai honte d’habiter un quartier qui craint."


