« La flotte chinoise est bien connue pour sa pêche illégale systémique et ses abus flagrants sur les droits de l'Homme et du travail »

C'est de loin la plus vaste flotte hauturière du monde avec officiellement plus 2.500 bateaux. Sa sur-représentation dans le sud-ouest de l'océan Indien, avec 138 navires autorisés, témoigne du vif intérêt que porte la Chine à nos eaux poissonneuses. Une présence détaillée par l'ONG Environmental Justice Foundation (EJF), qui a traqué les agissements des bateaux chinois en multipliant les sources d'information : suivi des trajectoires par géolocalisation satellite (SIA), exploitation des registres officiels, recherches sur internet, interview ou observations de visu ont permis de dresser un constat très inquiétant de l'impact humain et écologique de la Chine dans la zone.
Selon l'enquête d'EFJ, les navires chinois ont été associés à 86 affaires de pêche illégale ou d'abus des droits de l'Homme entre 2017 et 2023. L'ONG a mené des entretiens avec 44 marins ayant travaillé sur des thoniers chinois dans la zone, avec des résultats effarants : 80% des pêcheurs ont rapporté des cas de shark finning (requins pêchés pour leurs ailerons avant d'être rejetés en mer), 59% ont évoqué des captures ou des atteintes à des espèces protégées et 100% ont déploré des conditions de travail et de vie à bord indignes.
Des conditions proches de l'esclavage moderne puisque 96% ont déclaré des dépassements des horaires de travail et 55% des violences physiques.

Capture d'écran rapport EFJ 2024
« Ces flottes opèrent fréquemment dans des régions disposant de systèmes de contrôle et de surveillance de capacités limitées. Elles emploient des migrants ou de la main d’œuvre locale venus de pays pauvres, vulnérables aux abus, et agissent sous des pavillons de complaisance », expose Environmental Foundation Justice.
Officiellement, la Chine accapare 14,9% des captures de poissons dans le monde (et sans doute bien plus en réalité) et « cible de manière disproportionnée les eaux des pays du Sud, particulièrement celles des pays africains ». « La flotte chinoise est bien connue pour sa pêche illégale systémique et ses abus flagrants sur les droits de l'Homme et du travail », poursuit l'EFJ, en relevant la mauvaise place du pays (154e et dernier) en matière de respect des règles en la matière (classement IUU Fishing Risk Index).
Un autre rapport de l'ONG World Wide Fund for Nature (WWF) paru en 2023 avançait le chiffre de 142 millions de dollars de pertes annuelles liées à la pêche illégale dans le sud-ouest de l'océan Indien entre 2015 et 2021.

L'EFJ souligne pour sa part la réserve halieutique stratégique que représente l'ouest de l'océan Indien avec 7% des captures effectuées dans le monde. Avec une capacité de 120.000 tonnes par an, Port-Louis (île Maurice) constitue le principal hub de traitement des pêches industrielles de la région, devant le port de Victoria aux Seychelles (100.000 tonnes par an) et celui de Diego-Suarez à Madagascar (36.000 tonnes).
« Ces dynamiques d'extraction de ressources excluent les communautés locales »
Sur la Grande Île, la pêche au concombre de mer représente l'une des activités les plus opaques en matière de pêche illégale et là encore, des flottes artisanales ou semi-industrielles reliées à des partenaires chinois sont suspectées. « En février 2024, cinq ressortissants de la Chine ont été arrêtés par les autorités malgaches en relation avec une opération illégale dans les eaux seychelloises », relève l'ONG, qui partage par ailleurs ses doutes concernant la Somapêche, une société emblématique désormais détenue par la Chine et qui exporte notamment des crevettes sur le marché européen. « Une enquête de 2021 a soulevé des inquiétudes sur des soupçons de pêche illégale par des bateaux appartenant à la compagnie, ainsi que sur des conditions de travail problématiques », livre la Fondation pour la justice environnementale.
Pour l'ONG, l'implantation de la Chine dans les pays africains de la zone lui permet de contrôler un commerce bilatéral dont elle est la principale bénéficiaire. « Par exemple, à Madagascar où 70% des exportations de crabe sont destinés à la Chine, l'industrie est en grande partie contrôlée par un petit nombre d'acteurs chinois, qui ont réussi à sécuriser un accès exclusif aux licences d'exportation dans des conditions opaques », fait valoir l'EFJ, en arguant d'un paiement de 4 millions de dollars aux autorités gouvernementales malgaches.
« Loin du narratif sur un futur partagé promu par la Chine, ces dynamiques d'extraction de ressources excluent les communautés locales des bénéfices de l'économie bleue », poursuit l'EFJ au sujet de ces dispositifs d'accaparement reproduits aussi au Mozambique.

Photo EJF
L'ONG locale Centro de Integridade Pública (CIP) a ainsi déclaré en 2023 que les compagnies chinoises de pêche avaient porté « un assaut sur les eaux mozambicaines » avec la complicité des élites politiques et que « la majorité des compagnies chinoises n'apparaissaient pas sur les listes de licencie officielle ». CIP accuse ainsi les navires chinois de s'attaquer aux embarcations artisanales et d'affamer les petits pêcheurs locaux, en raison d'importants prélèvements sauvages opérés y compris dans les réserves naturelles, avec des dommages causés sur les coraux.
Dans les conclusions de son rapport, l'EFJ recommande notamment d'interdire aux bateaux de pêche de s'éloigner plus de douze mois de leur port d'attache et d'adopter des mesures de transparence pour les navires opérant hors de leur ZEE (zone économique exclusive), incluant la publication complète des données mises à jour sur leurs autorisations de pêche et sur l'identité de leur propriétaire, ainsi que l'obligation d'être immatriculé à l'Organisation maritime internationale (OMI).
L'ONG réclame par ailleurs l'interdiction totale d'éteindre les transpondeurs (géolocalisation par satellite) afin de limiter les possibilités de transbordement d'un navire à un autre de cargaisons illégales. Selon la très sérieuse revue Nature, environ trois-quarts de l'activité mondiale de l'industrie de la pêche n'apparaîtrait pas sur les écrans de suivi des transmissions du système d'identification automatique (AIS en anglais) qui équipe chaque navire.


