Jules Bénard - Un très grand maire s’en est allé, « Michel Fontaine s’est tué à la tâche »

« Michel Fontaine s’est tué à la tâche ». Voilà la première expression qui m’est venue lorsque j’appris la navrante nouvelle de sa mort loin de chez nous. Le premier grand administrateur de Bourbon à propos duquel on l’a exprimée fut Desforges-Boucher, lui aussi épris de sa population. Bourbon, alors, comptait moins d’habitants que Saint-Pierre aujourd’hui et Desforges-Boucher, qui développa entre autres la culture du café, fut honni de tous, surtout des dirigeants de la sinistre Compagnie des Indes pour avoir pris le parti de ses colons contre ses supérieurs. Il s’est tué à la tâche sur ses terres du Gol.
Ce fut le cas pour Michel qui a réussi le tour de force de poursuivre « sa » bataille envers et contre tous, souvent honni par ceux-là même qu’il avait aidés à se hisser vers les cimaises, bourreau de travail ne tenant aucun compte de ses soucis physiques : quand il avait une idée en tête, il l’avait pas ailleurs…
Son histoire commence bien avant 2001 et son installation à la mairie de Saint-Pierre : elle remonte à 1998. Détenteur d’une fortune personnelle grâce à son père, médecin radiologue réputé, Michel a fondé, cette année-là, un dispensaire à Nosy-Komba, Madagascar, avec l’aide active de notre ami commun Jean-Mimi Jobart. Il ne pouvait décemment pas admettre l’état désastreux d’une population en état de souffrance extrême. Salle de soins, salle d’accouchement, pharmacie… Chaque fois qu’il y est allé, bataillant contre une corruption douanière invraisemblable, il a apporté des réserves de médicaments, et de l’argent, beaucoup d’argent de sa cassette personnelle. Il n’en parlait jamais car l’acte gratuit ne se crie pas sur les toits !
C’est là qu’il s’est éteint.
2001 : taïaut !
Michel Fontaine, déjà conseiller régional, n’en pouvait plus de voir l’état de délabrement d’une commune qu’il aimait par-dessus tout. Lorsque j’appris qu’il se présentait à la mairie, je fonçai lui proposer d’écrire gratuitement son journal de campagne que nous appelâmes « La Vérité », au grand dam de ceux d’en face qui répliquèrent avec une « Vérité vraie » qui fit rigoler Grand-Mère Kal. J’en avais marre, mais marre de voir Saint-Pierre être la vache à lait du PCR ; et la commune mise en coupe réglée par les hordes de nervis d’Elie Hoarau !
Avec Jean-Mimi et un autre grand disparu, Roland Hoareau, qu’est-ce qu’on leur a mis, les enfants. Pendant que Michel multipliait les réunions (tout le monde voulait l’avoir chez soi), nous avons fait du rase-mottes, du tir à vue, ras les pâquerettes. Facile : en tant que journaliste, je savais tout, tout, tout des exactions des bandes à Doudou, Vimbaye et autres suppôts staliniens.
Michel allait vers la fin de sa quatrième mandature. Sans ce fichu coma diabétique, où serait-il allé ?
Un développement incroyable
Saint-Pierre n’est pas la seule commune à s’être grandement développée aux cours des trois dernière décennies. Citons Saint-Denis, la Petite-Île, Cilaos, Sainte-Suzanne ces deux dernières tenues par des communistes mais Michel n’était pas homme à dénigrer les mérites de ses adversaires lorsqu’ils étaient patents.
Je reste cependant confondu devant l’énormité de la tâche qui m’échoit concernant l’action de Michel à Saint-Pierre. J’espère ne rien oublier…
Qui se souvient de l’ancien marché forain ? Une petite trentaine de vendeurs assis par terre sous les grands badamiers de l’ancienne Gare. Charmant sans plus. Michel l’a transporté à Ravine-Blanche et en a fait une manifestation régulièrement citée au rang des plus beaux marchés de France. Qui dit mieux ?
Au rang des très grandes manifestations, citons le Sakifo, qui fait la part belle aux grands artistes internationaux sans omettre nos musiciens locaux. C’est, certes, une initiative privée mais que Michel a appuyée de tout son poids. Et puis aussi le Grand Raid, récupéré dès que ce monument sportif international a quitté Saint-Philippe : voici deux événements qui mettent Saint-Pierre sur un pied d’égalité avec les grandes communes planétaires. Et dont sa commune continue de profiter pleinement car leur fréquentation a des retombées financières avérées.
De même, dans le domaine culturel Michel a fortement insisté pour la création du Ciné Grand-Sud de Pierrefonds de notre ami Ethève.
Toujours à propos de culture, il y a l’ancienne usine sucrière de Grands-Bois, laquelle tombait lamentablement en ruine depuis des décennies. Totalement refondue, suréquipée en matériels informatiques, en bibliothèque, elle est depuis, « LE » grand centre culturel du Sud.
Enfin, toujours pour la partie culture qui m’est chère, comme on sait, je ne peux omettre les innombrables expositions culturelles dont certaines, sur son insistance personnelle, avaient lieu dans les salles communales, grande salle de l’Hôtel de Ville, mairies annexes… C’est également dans la grande salle municipale qu’il avait tenu à recevoir les manifestations des différentes communautés religieuses de sa commune, Gwan Di, Aïd ul Fitr entre autres.
Il y a ce qu'on voit... sans y prendre garde
Son action humanitaire, commencée à Madagascar avant son entrée en mairie, s’est largement poursuivie après son élection. Par exemple avec cet ancien bâtiment, l’ancien hôpital du docteur Raymond Hoareau, triste ruine qu’il a transformée, avec l’appui solide de son CCAS, en immeuble propre à accueillir les malades, infirmes… avec portage de repas à domicile.
J’en ai trop à dire, là ; vous voulez pas me donner un coup de main ?
Michel tirait tous azimuts. Car il avait des idées sur tout. Moi-même, aujourd’hui, je ne reconnais plus « mon » Saint-Pierre tant tout a changé.
Les différents quartiers sont devenus neufs, propres, beaux. Comme cette trouée commerciale ayant remplacé la friche du Marché couvert. Les plus grands noms s’y sont installés, jouxtant le nouveau commissariat de police de l’ancienne Place d’Armes.
Il y a les ZAC commerciales : il n’y en avait, auparavant, qu’une seule, bien modeste. La ZAC Canabady, pour ne citer qu’elle, est un modèle du genre, attirant investisseurs et emplois concommitants. Il y a la gare Citalis, place de l’ancien marché couvert, où l’on sait quel car prendre et à quelle heure : et ces cars partent et arrivent à l’heure, il ne l’entendait pas autrement.
Et puis, il y a deux choses, deux de ses combats, pour lesquels il s’est fait insulter pis que pendre par toute la classe politique et économique réunionnaise.
D’abord la revalorisation des déchets. Ahhhh ! La grande affaire. Qu’est-ce qu’un médecin vient foutre là à se mêler d’environnement et d’écologie ?
Michel a fini par renoncer à batailler contre les esprits chagrins pour n’en faire qu’à sa tête. Et il a eu raison une fois encore. Grâce à « son » système, les déchets, triés, sont recyclés à 90%. Les 10% restants sont cramés à ultra-haute température, fournissant une vapeur transformée en électricité alimentant plus de 10.000 foyers. Tiens ! Plus personne ne se fout de sa tronche ?
Enfin, l’eau. Là encore, après des combats de chiffonniers stériles contre les autorités départementales, Michel a décidé de construire ses propres puits communaux grâce auxquels, depuis des années, sa commune n’a jamais souffert de la moindre coupure.
Il faudrait encore parler de son action en sa qualité de président de la CIVIS, de ses luttes incessantes en tant que président des Républicains locaux. Je laisse ce soin à d’autres, plus qualifiés que moi.
Je te l’ai dit, Michel : tu as tant transformé « ma » commune de Saint-Pierre, moi, Riviérois d’origine, que je ne la reconnais plus : je la trouve mille fois plus belle.
Je t’en remercie. Merci également pour l’amitié que tu m’as accordée. J’espère la mériter.
Tiakao ianao betsaka.
Jules


