Jours fériés, c’est pas la fête !

Si on voulait jauger de la complexité et du pouvoir polémique de la question d’une redistribution des jours fériés, nous avons eu droit au meilleur des baromètres possibles. Passé le temps du commentaire, de la réaction et de la diatribe, il convient maintenant de tirer les enseignements de ces quelques semaines passées sous le signe de l’agitation. Et faire preuve d’anticipation, pour ne pas laisser le coup tiré nous revenir en pleine figure.
Que nous dit le grand débat passionné et ouvert suite à la proposition de la députée Ericka Bareigts ?
Il est d’abord évident que le consensus est loin d’être trouvé, alors que les apparences auraient pu laisser croire l’inverse. On a tant vanté notre vivre ensemble, on a tant parlé du modèle réunionnais, on a tant mis en lumière le groupe de dialogue inter-religieux. On pensait qu’un accord tacite avait été trouvé au sein de ce dernier, censé représenter la Réunion des religions.
Or Mgr Gilbert Aubry qui avait lui-même donné son accord pour un partage des jours fériés revient, en partie d’abord, puis en totalité sur sa parole. De manière presque martiale, il dit ne pas vouloir transiger. Du côté des musulmans dont on pensait que ses représentants suivaient comme un seul homme le principe d’une demande de partage des jours fériés, nous lisons pourtant dans une interview du vice-président du Conseil régional du culte musulman : "la communauté musulmane n’a jamais été demandeuse de jours fériés et chômés" !
Ainsi, non seulement ce texte crée une émotion vive au sein de la population réunionnaise, mais elle engendre un débat au sein même de chaque représentation religieuse et culturelle de La Réunion ! C’est l’arithmétique qui s’en mêle : division à tous les étages, multiplication des positionnements, mais aussi soustraction du débat parlementaire (à cause du 49.3 !), et addition des polémiques, du régional au national !
Il est ensuite acquis que les habitudes seront très difficiles à bouger. Oui, reconnaissons que l’initiative, certainement partie d’un bon sentiment, s’avèrera extrêmement périlleuse dans sa mise en place opérationnelle, au cas où l’amendement est finalement adopté. Il ne s’agit pas que de la question du choix des dates à estampiller "fériées", il s’agit aussi d’en jauger les implications sociales, scolaires, économiques, familiales, juridiques, etc.
Nous sommes nombreux à dire que ce n’est pas l’étiquette du "jour férié" qui nous fera célébrer de manière plus imposante ou grandiose nos différentes fêtes. Pour nous, l’essentiel est que ces fêtes soient placées sous le signe du partage et de la connaissance mutuelle, ce qui est déjà le cas, et depuis de nombreuses décennies.
Si le souhait sous-jacent à cette proposition est de mettre encore plus en lumière notre vivre ensemble et mieux célébrer la beauté de l’arc-en-ciel réunionnais, pourquoi ne pas nous référer à une date déjà existante dans le calendrier des journées internationales de l’Unesco ? Le 21 mai est la "Journée mondiale de la diversité culturelle pour le dialogue et le développement", faisons de cette date un rendez-vous de toutes les cultures et religions de La Réunion, et médiatisons la, comme on le fait déjà pour la Journée internationale de la femme, la Journée internationale de l’environnement ou la Journée mondiale de l’eau.
Une autre journée du calendrier de l’Unesco peut retenir notre attention : le 18 décembre est la journée internationale des migrants. Et nous Réunionnais, nous sommes tous des migrants et des descendants de migrants, cette terre india-océanique sur laquelle nous vivons aujourd’hui étant à l’origine une terre vierge, et aucun d’entre nous ne pouvant en revendiquer la propriété initiale !
Enfin, je fais appel à ma culture chinoise pour synthétiser ce que les diverses réactions lues et entendues laissent percevoir : persister dans cet amendement, et aller se faire censurer au Conseil Constitutionnel, c’est perdre la face pour La Réunion. Prendre les devants, c’est se référer à Confucius qui a dit : "Après une faute, ne pas se corriger, c’est là la vraie faute" !
Jerry Ayan


